LIVRE XXII
peut-être aujourd’hui plus de charme encore et plus de vérité dans sou pocmc. L’enfance ou la jeunesse des peuples a toujours des souvenirs atlachans, surtout dans les sociétés qui vieillissent, et pour une civilisation avancée, le spectacle même de la barbarie peut paraître quelquefois poétique. Rien n’est plus naturel que ce retour sur le passé, et c’est ainsi que, dans la vie humaine, lorsque la froide expérience a glacé nos sens et flétri nos cœurs, nous aimons à revenir par la pensée vers l’âge des illusions et des passions généreuses.
Nous regrettons sincèrement que notre littérature du moyen âge n’ait rien produit qui pût la faire vivre dans l’avenir, et que l’histoire de l’esprit humain n’ait pu nous parler du siècle des croisades comme elle nous parle du siècle de Périclès et d’Auguste. Sans doute que les anciens, dont l’imitation a enfanté plus tard tant de merveilles littéraires, nous offraient de parfaits modèles dans tous les genres, mais en se passionnant pour les Grecs et les Latins, les peuples modernes dédaignèrent peut-être trop leurs propres antiquités pour celles de Rome et d’Athènes. A l’étude des chefs-d’œuvre qui n’étaient pas notre propre gloire, ne se mêlait point la pensée des aïeux , et les lumières qu’ils nous ont données n’ont rien ajouté à notre patriotisme. Quel intérêt, quel prix auraient eu pour nous les souvenirs delà patrie, s’ils eussent été retracés par une littérature formée d’après les
mœurs de la nalion, et qui aurait en quelque sorte commencé avec la nation elle-même.
Mais puisque la littérature et la civilisation de l’Europe devaient commencer par l’imitation GU l’étude des anciens, il faut convenir que le moyen âge nous a beaucoup mieux servis, par ce qu’il a conservé que par ce qu’il a produit. Quel ami des lettres, en parcourant les annales des siècles ténébreux, n’a pas tremblé pour les cbefsd’œuvre de l’antiquité ? Qui n’a pas éprouvé un sentiment de reconnaissance pour ces hommes studieux qui s’occupaient sans relâche de nous transmettre le dépôt que les âges précédens leur avaient confié , et qui s’en occupaient tandis que l’Europe était troublée par toutes sortes de fléaux, tandis que les peuples agités croyaient assister aux derniers jours du monde. Les muses profanes se retirèrent avec la piété dans la solitude, et trouvèrent dans les cloîtres un asile sûr. Transcrire, corriger , soigner des manuscrits , était pour les cénobites une occupation glorieuse. « L’œuvre des » copistes , disait le prieur d’un couvent de Char- » très, est une œuvre immortelle; ce travail ne » passe point, et le temps ne peut le détruire (i). » Un savant solitaire du douzième siècle comparait un cloître sans bibliothèque à une ville de guerre
(i) Guigues, prieur de Chartres , de (juadriportilo exercilitio cellœ. La transcriptiou des manuscrits était l’occupa* tion particulière des moines de Chartres. ( Voyez Ducange, au mot Scriptores. )