‹ Histoire des croisades (volume 5)Chapitre 181 sur 209 · LIVRE XXII. 3fj · texte numérisé non relu

LIVRE XXII. 3fj

humain, la leçon des peuples, l’école des rois. Un moine de Canlorbéry, en e,\primant ces idées générales, fait une distinction ingénieuse entre l’historien et le chroniqueur. « Le premier , dit-il , a une » démarche lente et grave; le second va plus vite » et sa manière est plus simple; l’un cherche de » grands mots , des mots de six pieds , et s’adresse » aux princes de la terre ; l'autre parle le langage du » commun des hommes; et, revêtu de vulgaires or- » ne mens, s’arrête sous la cabane du pauvre. L’his- » toire fait connaître , avec vérité , les actes , les » mœurs, la vie de ses personnages , et ne dit que i> ce qui est conforme à la dignité de la raison : » pour la chronique , elle se borne à supputer les » années qui se sont écoulées depuis l’incarnation » du Christ; elle raconte avec brièveté les événe- « mens des temps qu’elle parcourt , et ne craint » pas de raconter des prodiges. »

L’éclat et la solennité de l’histoire font reculer d’effroi le modeste cénobite de Cantorbéry ; il peut à peine supporter la vue des franges et des dorures qu’affectent d’étaler certains chroniqueurs de son temps. 11 se promet bien de ne pas les imiter, car il n’écrit point , ajoute-t-il , pour une bibliothèque publique, mais seulement pour son cher frère Thomas, à qui il a dédié son livre, et pour sa pauvre petite famille , c’est-à-dire pour son monastère (i).

(i) Chronique de Gervais, moine de Cantorbéry, Prologue. (Voycî l’analyse de cet ouvrage, Biblioth. des Crois. )

3g4 HISTOIRE DES CROISADES.

Plusieurs de nos annalistes disent de même qu’ils n’ont écrit que pour leurs frères du cloître , et pour obéir à leurs supérieurs. La plupart d’entre eux étaient persuadés que leurs livres devaient vivre et mourir, comme eux, dans la solitude. Voilà pourquoi on trouve souvent dans leurs récits des peintures si naïves et quelquefois si indiscrètes. Quelle n’aurait pas été leur surprise si on était venu leur annoncer qu’un Jour ils seraient jugés au tribunal du monde ou du siècle, et qu’une invention de l’industrie reproduirait en tous lieux les copies de leurs relations manuscrites ! Gomme ils n’avaient point la pensée d’être jamais vus du public , on sent que leur allure devait être plus naturelle et plus franche. Aussi leur bonhomie , qui n’est point contrainte, nous fait-elle quelquefois sourire. « Comme je souffre beaucoup de l’hiver, dit Or- » deric Vital en finissant un chapitre de son his- » toire , je vais suspendre mon travail , pour le » reprendre au printemps prochain. » Plus loin, l’historien de la Normandie , mêlant je ne sais quel sentiment profane à l’humililé monastique, remercie la Providence de tout ce qui lui est arrivé , de tout ce qu’il a fait en cette vie périssable , et nous donne ainsi sa propre biographie dans une prière adressée à Dieu (i).

La piété prescrivait aux écrivains du cloître de fuir le mensonge J et c’est pour nous une garantie, sinon de leur exactitude , au moins do leur bonne

(i) Raymond d’Agilcs. {Bibliotli. des Crois.)

Page 1