LIVRE XXII
yeux , sans qu’ils se demandent jamais d’où elles viennenl , où elles vont , quelles ont été leurs causes, quels doivent être leurs résultats et leurs suites. Jamais une considération politique n’est venue à leur esprit ; seulement ils ajoutent quelquefois au récit d’un événement malheureux une réflexion pieuse et morale ; et lorsqu’ils ont raconté la chute d’un empire ou la mort d’un grand roi, ils s’écrient que la gloire du monde se dissipe comme la fumée, qu’elle s’écoule comme l’eau des torrens, et se dessèche comme la fleur printanière.
Une saison pluvieuse , une inondation, une sécheresse , un orage, occupaient alors l’attention de l’histoire; car la prospérité publique consistait dans les moissons ; la stérilité ou l’abondance de chaque année répandaient parmi les peuples la tristesse ou la joie. Il faut voir avec quelle exactitude scrupuleuse les chroniqueurs parlent des malheurs qui accompagnaient la disette. Souvent des populations entières , chassées par la faim , se trouvaient obligées d’abandonner leur pays. Glaber nous apprend que , dans l’année que l’histoire appelle annus famis^ les hommes se dévoraient entre eux, et qu’on vendit de la chair humaine au marché de Tournus. Les chroniqueurs n’ont pas toujours de pareilles circonstances à raconter ; mais lorsqu’il s’agit de quelque fléau ou de quelque révolution de la nature, ils ne manquent jamais d’entrer dans les plus petits détails. Guillaume-le- Breton interrompt son histoire du règne de Philippe-Auguste pour nous apprendre qu’un jour d’été la foudre
aballlt le coq doré qui surmontait le clocher de Saint- Denis (i), et qu’au mois de septembre de la même année une gelée blanche et la neige tombèrent sur les vignes , ce qui diminua beaucoup la récolte du vin. « Encore ce vin fut-il âpre et vert. »
Avec de semblables préoccupations , nos chroniqueurs devaient souvent porter leurs regards vers le ciel , et suivre attentivement la marche des saisons. Leurs narrations nous présentent un registre exact des éclipses de la lune et du soleil , des aurores boréales , des phénomènes et des changemens remarquables de l’atmosphère. Comme leurs contemporains, ils s’occupent plus volontiers de l’avenir que du passé , et c’est dans le spectacle des révolutions célestes que leur crédulité inquiète cherche la connaissance des événemens futurs. Plusieurs chroniqueurs du douzième siècle nous disent qu’une pluie d’étoiles fut le signe avant-coureur de la première croisade. Baudri , un des écrivains les plus instruits de son temps , examine très sérieusement cette assertion merveilleuse , et se persuade avec peine que les étoiles aient jamais pu tomber du firmament comme les gouttes de la pluie j il croit cependant qu’il en tombe quelquefois (a). Les comètes , qui passaient pour exercer une grande influence sur l’avenir des peuples , ne de-
(1) Guillaume-le-Breion. [Ilist. des Crois.)
(2) Baudri , archevêque de Dol. ( Bihlioth. des Crois. )