‹ Histoire des croisades (volume 5)Chapitre 184 sur 209 · LIVRE XX«. 3ç · texte numérisé non relu

LIVRE XX«. 3ç

vaionl point être négligées par les historiens du moyen âge. Les yeux toujours fixés vers le. ciel , ils se plaisent à décrire la forme inconnue, la chevelure étincelante de ces astres voyageurs , et ne manquent pas surtout de faire pressentir à chaque apparition les malheurs dont le monde est menacé.

Nos annalistes des vieux âges , comme on le voit, ne connaissaient guère mieux les lois de la nature que celles des sociétés politiques. Ils se trouvent ainsi dans un monde qu’ils ne comprennent pas, quoiqu’ils en écrivent l’histoire. Cependant rien ne les embarrasse , car tout ce qui étonne et trouble leur raison , ils l’expliquent par les secrets desseins de Dieu : il leur semble voir partout éclater la justice divine; ils la voient non seulement dans un monde futur , mais dans les moindres circonstances de cette vie. Une mort naturelle , une maladie imprévue , un accident est à leurs yeux la peine d’une mauvaise action ou de quelque désortlre qu’ils ont signalé ; et , dans les jours malheureux, c’est toujours la perversité humaine qui attire sur les peuples les grandes calamités. Cette juridiction des chroniqueurs, qui s’arme ainsi, contre les coupables , des revers de la fortune ou des accidens de la nature, a quelque chose de plus moral et de moins déraisonnable que celle qui s’exercait à la meme époque par le glaive ou par les épreuves du feu et de l’eau. Quand la justice avait disparu de la terre , pourquoi nous étonnerions-nous qu’on la redemandât à tout ce qu’on voyait , à tout ce qui

4oo HISTOIKK DES CROISADES,

arrivait, à Dieu surtout, le suprême dispensateur dos biens et des maux?

On sait que les visions ou les songes du sommeil avaient un grand empire sur l’esprit de nos bons aïeux; dans les affaires de la vie privée, et meme dans les affaires publiques , il arrivait souvent qu’on prenait un parti d’après une apparition ou une révélation nocturne, comme on se déciderait aujourd’hui d’après une maxime de politique ou de morale; les visions invoquées ainsi dans les conseils des rois et dans ceux des familles, devenaient pour nos vieux auteurs des événemens historiques. 11 faut ajouter que dans ce temps-Ià l’esprit de ténèbres ou l’ennemi du genre humain, rôdait sans cesse pour chercher sa proie ^ et qu’il apparaissait sous toutes sortes de formes bizarres et effrayantes. On le voyait tantôt dans les châteaux, tantôt dans les cabanes des serfs, et jusque dans les solitudes de la piété (i) , tendant des pièges à la faiblesse humaine. Selon les bruits populaires, on voyait aussi des morts sortir de leurs tombeaux, des saints et des anges descendre du ciel, pour donner aux hommes de salutaires avertissemens, ou pour annoncer les volontés de Dieu. Toutes ces apparitions , qui remplissaient de surprise et d’effroi les peuples crédules, échappaient rarement aux chroniqueurs, toujours empressés de raconter des prodiges.

(i) Les mémoires de l’abbé Guibert sont remplis de ces sortes d’apparitions. De Viul sud pnssim.

Page 1