‹ Histoire des croisades (volume 5)Chapitre 185 sur 209 · LIVRE XXII. 4oi · texte numérisé non relu

LIVRE XXII. 4oi

Tél est en général le caractère de nos historiens du moyen âge. On voit par-là qu’ils ne satisfont pas toujours ceux qui n’y cherchent que la vérité. Toutefois, comme leur marche est simple, que leur manière de raconter est pleine de naturel , et que leur goût pour le merveilleux est connu, il est facile de distinguer dans leurs récits ce qui est vrai de ce qui ne l’est pas. On les a comparés aux enfans, non seulement parce qu’ils aiment les njerveillcs , mais parce qu’ils ne savent ni dissimuler ni mentir : leurs erreurs mêmes servent quelquefois à nous instruire, et sont pour nous comme des traits de lumière. On aime à voir leurs craintes, leurs espérances, leurs impressions diverses, et jusqu’à leurs préjugés, car ils sont en cela la lidèle expression des mœurs contemporaines. La vérité historique n’est pas seulement pour nous dans ce qu’ils nous racontent , mais dans ce qu’ils ont pensé ou senti j et le caractère ou l’esprit qui anime chaque chroniqueur est souvent la partie la plus intéressante et la plus instructive de son histoire.

La crédulité passionnée qui nous charme dans les annalistes des vieux âges, ne pouvait guère s’allier avec cette critique judicieuse qu’on regai’de avec raison comme le principal mérite d’un historien; aussi adoptent-ils les traditions historiques sans les examiner, et tout ce qui a été écrit avant eux leur paraît être la vérité. C’est ainsi que plusieurs chroniqueurs du temps des croisades nous parlent du pèlerinage de Charlemagne à Jérusalem, et d’un certain Jean des Temps qui, né au TOME VI. aG

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4oj UIvSTOlRE DES CROIS^\DES.

huitième siècle, vécut assez pour voir s’éteindre la dynastie des Cariovin£^iens(i); la plupart des historiens du moyen âge font remonter l’origine des Francs ou des Français à jPranron, fii s d’Hector, et les Gallois ou les Anglais au pieux Énée. Au reste, nous devons dire ici que toutes ces fables ont disparu depuis long-temps de notre histoire, et qu’il a été facile à la critique des modernes de reconnaître les erreurs accréditées dans les temps de l’ignorance et de la barbarie (2).

Nous ne parlons ici que des chroniques du douzième et du treizième siècle; celles des temps antérieurs ontpour un espritattentif une physionomie un peu différente. On y remarque moins do naïveté etde candeur, plus d’ignorance et de barbarie. Grégoire deTours, Frédégaire, et ceux qui les ont suivis de près, paraissent tous effrayés des temps qui arrivent et de la nuit qui s’étend par degrés sur l’Europe. Lorsqu’on lit leurs chroniques, où brillent de temps à autre quelques souvenirs des âges précédons, il semble qu’on entend une voix qui sort d’une profonde solitude, ou qu’on aperçoit des lueurs fugitives qui traversent l’épaisseur des ténèbres. Les chroniqueurs des huitième et neuvième siècles parlent souvent de la décadence des lettres ;

(1) Guillaume de Nangis.

(2) Guillaume-Ie-Breton croyait au treizième siècle qu’une pyramide qu’on voyait alors près de Tours , était élevée sur le corps de Turiius, qu’il disait fondateur de cotte ville. ( Duchesne, tom. v , pag. 69.)

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ils en parlent dans un style inculte, et je ne sais quelle tristesse sauva”c se mêle à la sécheresse de leurs récits. Ceux du douzième siècle, au contraire, s’empressent d’annoncer que partout la grammaire elles lettres sont cultivées ( i ) ; et leur voix, quoique faible encore, semble saluer le retour des lumières. Les premiers, restés presque seuls d’un âge meilleur^ regrettent une ancienne civilisation qui s’éteint, et les mœurs qu’ils décrivent n’annoncent que trop la présence des siècles barbares; les autres, bien qu’ils ne sachent guère ce qui se prépare pour les âges suivans, regardent pourtant l’avenir sans crainte, et le ton qui règne dans leurs récits fait pressentir déjà une civilisation qui commence.

Les chroniques grecques de la même époque ne sont guère plus avancées pour l’esprit de critique, pour la maturité du goût et de la raison, et nous présentent beaucoup moins de faits. On trouve dans Nicélas et dans Anne Comnène quelques souvenirs de l’ancienne Grèce; mais ces deux auteurs s’étudient trop à imiter le langage des poètes, ce qui donne à leur récit un caractère de frivolité et de mensonge. Les chroniqueurs de Bysance ne songent qu’à étaler les vains ornemens de leur rhétorique; et lors même qu’ils déplorent les malheurs et la ruine de l’empire, leur langage toujours affecté reste sans chaleur et sans énergie. Ils sont plus élégans et plus polis que les Latins, mais c’est

(i) L’.ibbé Guibei t, Prey. de f^itâ sud , et de l’histoire de la première croisade.

reJégaiico cl la politcs.se d’une civili.salion surannée (i). En comparant les chroniques des Francs et celles des Grecs, ou s’aperçoit {'acilemcnt que les unes appartiennent au génie encore baidjare tl’iinc société nouvelle, et les autres au déclin d’un empire vieilli dans la corruption et la mollesse.

Nous connaissons moins les chroniques orientales du moyen âge; mais au premier aspect on y retrouve la même crédulité et plus d’ignorance que dans la plupart de nos chroniques d’Occident. Rarement dans les historiens arabes on rencontre quelques-unes de ces pensées qui font connaître le cœur humain ou les révolutions des sociétés ; ils Jiégligent trop souvent les circonstances importantes des événemens pour des particularités bizarres et des détails insigniûans : obéissant ainsi à l’esprit du despotisme oriental , qui veut que l’homme soit toujours occupé de petites choses. Lorsqu’ils racontent la chute d’un empire, si on leur demande pourquoi cet empire est tombé, ils vous répondent : Dieu le sait. Dans celles de leurs chroniques que nous avons vues, toutes les fois que les Musulmans triomphent des chrétiens, on ne trouve jamais d’autres réflexions que celle-ci : Dieu est Dieu, et Mahomet est son prophète. Si les chrétiens remportent quelque victoire, les chroniques musulmanes gardent le silence et .se conten-

(i) Les chroniques grecques qui parlent des guerres saintes, ont été analysées avec étendue dans notre Biblioth. des Crois,

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