LIVRE XXII. /,o
tenl (le dire : Que Dieu les maudisse. Ou recouuaîl neanmoins, de loin eu loin, dans leurs récits, quelque chose de moins barbare que les peuples et les gouveruenicns dont ils écrivent l’histoire ; plusieurs d’entre eux, dans leur langage figuré, montrent quelquefois de la vivacité et de l’éloquence. TNous avons déjà cité cet historien des Ayoubiles qui, pour peindre la douleur du peuple de Damas , à la mort de Saladin, dit froidement qu’on oublia de piller la ville; éloge singulier qui peint toute une nation , et qui montre à découvert ce despotisme de l’Asie, où les lois, la justice, la propriété, tout devait finir avec un seul homme (i).
Wous devons dire, en terminant ce parallèle, ejue nos auteurs du moyen âge nous paraissent l’emporter, par le mérite du style et de la narration, sur les écrivains orientaux de la même époque. Comme les clironiqueurs d’Occident écrivaient en latin, on doit croire que les chefs-d’œuvre de l’antiquité ne leur étaient pas inconnus, et, dans plusieurs de leurs récits , on s’apei çoit qu’ils ont eu des modèles. Les écrivains d’Orient n’avaient pour guide que leurs inspirations j aussi n’ont-ils rien de réglé dans leur marche, et leurs récits ne sauraient captiver l’attention des lecteurs. Il faut avouer néanmoins que l’étude des anciens a quelquefois égaré nos vieux chroniqueurs, toujours trop portés à juger les événemens qu’ils racoijtcnt avec les souve-
(0 Nous avons consacre aux exUaits des auteurs arabes iHi volume de notre Dibliolh. des Crois.
4o6 HISTOIRE DES CROIS.^ÜES.
iiirs de Rome et d’Athènes j lorsqu’ils veulent nous faire juger un prince ou quelque chevalier chrétien, ils ne manquent pas de le comparer aux grands hommes de l’antiquité profane, et même à quelques personnages de la fable j s’ils parlent d’un guerrier, c’est toujours Achille, Alexandre ou César; s’ils parlent d’un tyran ou d’un mauvais roi, c’est toujours Phalaris ou Néron. Godefroi de Vi-^ terbe compare l’empereur Conrad partant pour la croisade, à Paris pour la beauté, à Sénèque pour le conseil, à Hector pour la bravoure. Gautliier Viüisauf ne sait comment célébrer Frédéric-Barberousse, qui mourut sous les drapeaux de la croix, dans les déserts de l’Asie mineure; et, plein d’admiration pour les vertus de l’empereur allemand , il croit voir en lui la sagesse et même les traits de Socrate. Les chroniqueurs arabes, qui ne savent ni la langue des Latins ni celle des Grecs, et qui ne connaissent point l’histoire des anciens, ne mettent jamais à la place de leurs jugemens les lieux communs d’une érudition vulgaire. Ils ne jugent que d’après leurs propres impressions, ou d’après l’esprit des peuples de l’Asie ; et s’ils sont inférieurs dans l’art d’écrire à nos historiens, leur ignorance a du moins quelque chose de naturel et d’original.
Nous avons remarqué que les chroniques ne por-. tent pas seulement l’empreinte des temps, mais celle des lieux qui les ont vues naître. Les chroniques de l’Italie et de l’Allemagne n’ont pas le même caractère et surtout le même mérite que celles de l’Auglclerre et de lu France. L’histoire