CHAPITRE XXII
CONTINUATION DU MÊME SUJET
On croira facilement que l’époque des croisades, si elle ne perfectionna pas l’art d’écrire Thistoire, augmenta du moins le nombre des historiens; et tous ces historiens sont pour nous autant de fidèles témoins qui nous font connaître le moyen âge. L’importance des événemens, le caractère religieux de la guerre, l’intérêt qu’y prenait la chrétienté, durent inspirera plusieurs écrivains la pensée de raconter ce qu’ils savaient ou ce qu’ils avaient vu. Il nous reste aujourd’hui plus de douze relations de la première expédition des croisés en Asie (1). Les pieux auteurs de cette époque (nous citons ici leurs expressions) éprouvent le besoin de rappeler à la mémoire des hommes les travaux et les souffrances des guerriers de la croix, et surtout les grandes choses qui furent faites en Orient ,
(1) Tudebode, Raymond d’Agiles, Foueber de Chartres, Robcrt-le-MoineJ, Raoul de Caen}, Baudri , Guillaume de ïyr, Guillaume de Malmebiiry , l’anonyme de Mabillon , l’abbé Guibert, Bernard-le-Trésorier, l’abbé Ekkard , Albert d’Aix, Orderic Vital, etc. ( Dibliolh. des Crois. )
par la permission de Dieu. Beaucoup <l’hi.storieiïS lies “uciTCs saintes raconlenl ce rpji s’élail passe sous leurs ^ eux ; car Us avaient suivi les croises dans la Palestine. Aussi quelejues-uus ont-Us soin d’avertir leurs lecteurs qu’ils ont écrit au milieu des camps, et que le bruit de la guerre ne leur a pas permis de polir leur style. L’un d’eux, pour constater sa présence dans les combats, nous dit en commençant son histoire, qu’à la prise de Jérusalem par Saladin, il fut blessé au visage par une flèclic. « Le bois, ajoute-t-il, a été arraché de la » blessure; mais au moment où j’écris, le 1er y est M encore (i). » JNous n’avons [>as besoin de remarquer que les chroniqueurs qui étaient présens aux événemens , sont plus remplis que tous les autres des ])assions qui enllammaient les croisés. Leur crédulité surtout est excessive, comme celle de la multitude des pèlerins. A leurs yeux tout est miracle ; tout est prodige dans leurs récits; et lorsqu’on lit certaine relation, comme celle de Raymond d’Agiles, de Gunther ou de quelques autres, on est tenté de croire que les guerriers de la croix se trouvaient dans un autre monde que celui où nous .sommes, et que les lois de la nature n’existaient plus que pour les infidèles on pour les incrédules. Un reproche plus grave, que nous ne devons pas épargner à ces historiens, témoins oculaires , c’est rindiÜ’ércnce , quelquefois la joie avec laquelle ils
(i) Raoul de Coggeshalc. {Biblioth. des Crois.)
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racontent le massacre des Sarrasins : on sait qu’à la première croisade ce massacre iïit liorrible dans plusieurs villes de la Syrie, et surtout à Jérusalem., Pour exprimer la dcslruclion des infidèles, un chroniqueur qui était présent nous dit qu’il fallait avoir des ailes pour échapper au carnage , et <pie les Musulmans nen avaient pointai). Aveuglés par les passions de la guerre , les croisés voyaient à peine des hommes dans leurs ennemis. Nous avons dit que la plupart des chroniqueurs qui suivaient l’armée chrétienne étaient des clercs, et qu’ils n’avaient d’autres armes que le bâton des pèlerins. Plusieurs d’entre eux ne peuvent dissimuler la crainte que leur inspiraient les soldats musulmans, et c’est la peur, sans doute , qui les rendait barbares.
Les historiens qui n’avaient pas quitté l’Occident SC montrent moins violens et moins passionnés dans leurs récits. L’archevêque de Dol déclare, dans la préface de son livre, qu’il veut être juste envers les Musulmans comme envers les croisés. II sait ce qu’il doit à la cause des chrétiens, mais il sait aussi ce qu’il doit à la vérité. Il faut ajouter que, dans les croisades qui suivirent celle de Godefroi , des rapports plus fréquens avec les Sarrasins avaient beaucoup adouci cet esprit de haine qui étouffait dans les cœurs tout sentiment de ju.stice et de compassion. A compter de la troisième guerre sainte, les sentimeus d’humanité et de to-
(i) Rubeit-le-Moiiie. {Billioth. des Crois.)
HISTOIIIE DllS CROISADES, leraijce reparaissent dans nos chroniques. Comme en Italie la civilisation coinniençait à renaître, les chroniqueurs de ce pa^s ont donné l’exemple; mais c’est surtout dans l’histoire de Guillaume de Tyr qu’on peut reconnaître les progrès qu’on avait faits (r). L’archevêque de Tyr s’exprime toujours avec une noble modération et ne se passionne que pour le triomphe de la vertu. Une conscience éclairée, une probité sévère, qu’il montre dans tous ses jugernens, lui méritent dès l’abord l’eslime et la confiance de ses lecteurs. Comme la plupart des chroniqueurs de son temps, il explique les revers des chrétiens par leurs péchés et leur corruption. Celle manière d’apprécier les événemens ne convient pas mal à l’histoire d’une guerre religieuse; elle caractérise d’ailleurs assez bien les temps malheui’eux où vivait l’auteur. Au reste, les plus coupables des pécheurs, aux yeu.x de Guillaume de Tyr, sont toujours ceux qui méprisent les lois de l’humanité et de la justice; et lorsqu’il invoque les terribles sentences de Dieu contre les enfans des hommes, c’est surtout pour punir l’oubli de la foi jurée et la violation du droit des gens. A la lecture de son livre, on voit qu’il' a éludiéles chefs-d’œuvre del’antiquilégrecqueetlaline ; le coniinercc habituel des anciens n’avait pas seulement éclairé sa raison et formé son talent d’écrire, mais c’est là , sans doute, qu’il a pris ce ton d’urba-
(i) Guillaume de Tyr. {Biüliolh. des Crois. )