LIVRE XXI
t'ulier exercice, grossière et misérable image de la guerre.
Dans la croisade de Frédéric II, l’hisloire nous représente des amusemens plus graves , plus dignes des rois et des princes. Le sa^an d’Égypleet l’empereur d’Allemagne, tous deux cuitivantla poésie, tous deux avides de savoir, employaient leurs loisirs et leur temps à étudier les mœurs et le caractère de leurs peuples divers ; et tandis que la guerre menaçait d’éclater autour d’eux, ils s’informaient, dans leurs messages pacifiques, des lois, de l’industrie, des productions de l’Asie et de l’Europe. On lit dans les hi.storiens arabes que ces deux princes s’adressaient, louivà-lour, des problèmes de géométrie à résoudre (i), comme au temps de Salomon les roisd’Orient s’envoyaient des énigmes ou des allégories dont ils devaient chercher le sens et la morale.
Des troubadours et des ménestrels se mêlèrent quelquefois à la multitude qui partait pour les croisades. Les chroniques nous disent que dans la première guerre sainte, on fit des chansons sur le chapelain du duc de INormandic et sur ses deux nièces qu’il avait amenées avec lui en Orient (2). Guillaume, duc de Poitou, célébra ses déplorables aventures en Asie , dans des vers inspirés par le génie du gai savoir. Après la prise de Ptolémaïs, Richard avait composé des vers satiriques contre
(1) Extraits des auteurs arabes, §. 78. {Bihlioth. des Crois. )
(2) Raymond d’Açiles. {Dihliolh. des Crois.)
6o HISTOIRE DES CROISADES,
le duc de Bourgogne,- celui-ci , qui se piquait aussi d’être poète, répliqua par une chanson où la reine Be'rengèrc et les princesses qui accompagnaient Richard n’etaient point épargnées (i). Nous n’avons pas besoin de e qu’on ne perdit jamais l’habitude de chanter dans les croisades où se trouvèrent des Français. Le roi de Navarre , qui avait luimême prêché dans ses vers l’expédition dont il était lechef, futsuivj, enPalestine, par un grand nombre de chevaliers, troubadours (a) comme lui. Quelques-unes des chansons qu’ils composèrent dans la croisade, sontarrivées jusqu’à nous, lly règne en général un sentiment de tristesse et de mélancolie, qui prouve que ces chants étaient moins faits pour amuser que pour consoler les pèlerins (3). Plusieurs des compagnons de Thibault, tombés aux mains des Musulmans à la bataille de Gaza, chantaient, dans les prisons du Caire, la France, ce doux pajs que tant ils aimaient. Ainsi les souvenirs poétiques de la patrie les aidaient à supporter leurs malheurs et charmaient leur captivité chez les infidèles.
(1) Gauthier Vinisauf. {Dihliolh. des Crois. )
(2) Nous emploj ons le mot de troubadours , parce qu’oii désigne ainsi tous ceux qui faisaient alors des vers ou des chansons; les poètes dont il est ici question, c'taicnt à proprement parler des trouvères.
(3) Continuation de Guillaume de Tyr , Collection de Martène. {Bibliolh, des Crois.)