LIVRE XXL
dos liommes, mais celle de Dieu lui-iiiêine. On n<! devait point, d après cela , les juger comme les autres evenernens lutmains. Ce qui doit nous paraître étonnant dans le siècle où nous sommes , c’est l’opinion qu on avait alors de ces guerres lointaines, et la peisuasion ou Ion était que la gloire divine sy trouvait intéressée : aussi nos bons aïeux , lorsque les expéditions d Orient trompaient leur pieuse attente, n’osaient consulter leur faible raison, et •ne pouvaient comprendre les triomphes des Sarrasins. Qu’on se rappelle le désespoir de cette multitude de peleiins, qui allaient rejoindre en SjTie les compagnons de Godehoi, et qui apprirent tout-àcoup sur leur route que toute l’armée chrétienne allait périr dans les murs d’Antioche, La chute du monde aurait jeté moins do trouble et de désordre dans leur esprit. JNous avons peine a croire les chroniques du temps, lorsqu’elles nous représentent une Ibule de pieux chevaliers, des clercs et des évêques, suspendant durant plusieurs jours les cérémonies religieuses, et n’osant ni prier ni interroger le Dieu des chrétiens , qu’ils accusaient d’avoir aliandoiiiié sa propre cause (i).
^ Lorsqu’on apprit en Europe les malheurs de la seconde croisade , la France éplorée s’en prit à saint Bernard, qui avait prêché la guerre sainte. Dans une apologie adressée au Saint-Siège, l’abbe' de Clairvaux exprime avec une chaleur éloquente
(i) Tudebode f Raymond d’ Agiles , Robert - le -Moine.
( Biblioth, des Crois. )
la snrpri.se et la douleur que lui causaient les revers des chrétiens. Il lui semblait que Dieu avait jugé les hommes avant le temps , et qu’il s’étaît repenti, comme au premier âge du monde , de son propre ouvrage. « Pourquoi le Seigneur n irrité n’avail-il point pardonné à son peuple!
M Pourquoi n’avait-il point épargné la gloire de n son nom? Les nations infidèles qui avaient vu les » enfans de l’Eglise dispersés sur des teires in- » connues , moissonnés par le glaive ou par la * » faim , se disaient entre elles : où est donc leur » Dieu ! » La passion avec laquelle l’apôtre de la croisade croyait à la sainteté du ministère qu’il avait rempli , lui faisait demander à la justice divine, si elle avait dédaigné ses jeûnes, si elle avait ignoré ses humiliations et ses prières. L’éloquent cénobite s’étonnait que Dieu ne fît point de miracles pour confondre les impies ; et dé-’ daignant de répondre à ceux qui refusaient de croire à la vérité de sa mission: a Répondez pour » moi, disait-il au souverain pontife , répondez » pour vous et pour Dieu lui-même (i). »
Nous retrouvons les mêmes sentiraeus dans plusieurs écrivains du moyen âge qui ont parlé des croisades, et qu’on doit regarder comme les fidèles interprètes de leurs contemporains. Quoiqu’ils ne s’expriment point avec la même énergie et la même audace de conviction que l’abbé de Clairvaux, leur témoignage ne mérite pas moins
(i) Saint Bernard, liv.ii, cliap. i«r., de Consûleratione.