LIVRE XXL
pourvoir à leur entretien. Dans la première croisade, comme nous l’avons dit, rien u’etait réglé à cet égard ; les chefs vendirent ou engagèrent leurs terres, chacun prit de l’argent où il pouvait en trouver; on pilla les juifs, on dépouilla les chrétiens et surtout les Grecs ; quand le butin vint à manquer, on souffrit patiemment la disette et tous les maux qu’entraînait une guerre lointaine. Une chronique nous apprend qu’au concile de Clermont, le pape avait dit aux fidèles : ;« Si vous n’a- M vez point d’argent, la miséricorde divine vous en M fournira (1). » Tout le monde sait que cette promessedu souverain pontifefut loin d’etre accomplie, et l’histoire nous apprend comment on y suppléa.
La prévoyance vint enfin de l’excès des calamites ; dès la seconde croisade , l’usage s’établit de lever des tributs destinés à l’entretien des armées chrétiennes. Nous n’avons pas pu savoir avec précision quels moyens on employa, en Allemagne, pour subvenir aux dépenses de l’armée de Conrad ; mais dans le royaume de France, des plaintes s’élevèrent de toutes parts, surtout du sein du clergé, qu’on dépouillait ; et lorsque les malheurs arrivèrent, on ne manqua pas d’en trouver la cause dans la ruine du pciijile et des églises (2).
Les statuts des barons de France et d’Angleterre pour la levée de la dîme saladine , portaient que le clergé et tous les laïques , militaires ou
( I ) Tudeboflc. [Bibliolh. des Crois. )
(^) Raoul de Dicct, Pierre de Blois, elc., chronique de Morigni. ( Dibliolh. des Crois, )
autres paieraient le dixième de leurs revenus et de leurs possessions mobilières (i). L’institution de cette dîme, dont le texte a été conservé, promet les bénédictions du ciel au chrétien qui paiera ce qiéil doit, dévotement et sans contrainte; c’était un appel à lu cliarité et à la conscience des fidèles ; toutefois, on établit en France des commissaires pour la perception du tribut, et si nous en croyons les historiens anglais, les ordonnances de Henri H et de Richard condamnaient à remprisonnement ceux qui refusaient de payer les sommes qu’on leur demandait au nom de Jésus-Christ (2). Comme le clergé ne fut point épargné, il se plaignit avec beaucoup d’amertume. On accusaitles princes croisés d’avoir décidé une guerre nonen favenrdel’Église,maiscontre l’Église,d’avoir livré d’avance aux fureurs des Turcs la vigne du. Seigneur (3). Pour se faire une idée du mécontentement des ecclésiastiques, il faut lire surtout les déclamations véhémentesdePierredeBlüis. « Pour- » quoi fallait-il que ceux qui combattaient pour )) l’Eglise ruinassent l’Église elle-méme; leur devoir » au contraire était de l’enrichir des dépouilles' de » l’ennemi, des trésors de la victoire. Les princes » du siècle pensaient-ils donc que le Christ, qui )) était lui- même la souveraine justice, regardât » d’un œil favorable une taxe injuste et sacrilège?
(1) Rigord. {Biblioth. des Crois.)
(■2) Broiuploii, Gervais. ( Dibliolh. des Crois.)
(3) Chronique d’Andres , Coll, de Dachcry. ( Biblioth^ des Crois.)