LIVRE XXt
Pt purent s’approvisionner comme dans leur propre pajs(i).
Il arriva souvent aux croisés de se nourrir de leurs propres chevaux lorsqu’ils manquaient de vivres, ou que ces anim<iux manquaient eux-mémcs de fourrage. Dans un voyage de Baudouin, comte d’Édesse, à Jérusalem, les pèlerins, dit un chroniqueur, s’étant aperçus que les chevaux, pressés par la faim, ne pouvaient plus avancer, on se décida à les manger , afin quils fussent bons à quelque chose (f). Celle extrémité était sans doute la plus douloureuse à supporter pour les chevaliers qui ne pouvaient combattre à pied , et qu’on vit quelquefois dans la mêlée , réduits à monter sur des ânes ou sur des bœufs. L’histoire nous apprend que le Jour qui précéda la grande bataille livrée à Kerbogah , il y avait si peu de chevaux dans l’armée chrétienne, on en sentait si vivement le besoin, querévêque du Puy ordonna, par une proclatnation solennelle , que chaque cavalier, qui aurait conservé son cheval, partageât la provision de grain qui lui restait avec le fidèle compagnon de ses fatigues et de ses périls (3). Dans un si long trajet , les croisés ne pouvaient conserver leurs bêtes de somme. « Vous eussiez ri , dit Fou- » cher de Chartres , ou plutôt vous auriez pleuré
( I ) Godefroi et la Relalionanonyme, Coll, des chroniques allem^iodes. ( Bihlioth. des Crois. )
(2) Foucher de Chartres, Coll, de Duchesne. {Bihlioth. des Crois.)
(3) Tudebode, Coll, de Duthesqe. {Bihlioth. des Crois.)
nO HISTOIRE DES CROISADES.
» lie compassion , si vous aviez vu les pauvres » pèlerins charger de leurs bagages des chèvres, » des porcs et dos chiens ; le dos de ces aniinau.x. 1) se trouvait meurtri par des i'ardeaux qu’ils n’a- » valent jamais portés. » Dans les chemins les plus difficiles, les croisés vendaient à vil prix, ou jetaient dans des précipices, leurs vêtemens et les bagages qui embarrassaient leur marche (i); aussi atten-^ daicnl-ils tout de la victoire : la victoire semblait seule chargée du soin de les nourrir, de les vêtir et de les armer. On les voyait s’avancer à travers l’Âsic mineure et la Syrie, couverts de lambeaux , vivant au jour le jour, n’ayant souvent ni tentes ni abri contre le froid , la pluie ou la chaleur. Aux jours de la victoire, ils s’asséyaient aux banquets préparés pour leurs ennemis; ils s’emparaient des traits et des armes des Sarrasins ; ils se revêtaient des robes flottantes, du turban ou du bonnet de soie des Orientaux (2); ils s’habillaient de tout ce qu’ils rencontraient sur le champ de bataille, ou dans les villes conquises; on peut se faire une idée du spectacle singulier et bizarre qu’offraient ainsi les armées chrétiennes. Aussi, vit- on quelquefois dans les combats, des pèlerins tomber sous les coups de leurs compagnons ou de leurs frères, qui ne les reconnaissaient point. Ou doit ajouter que les croisés se coupaient rarement la barbe , que leur visage était
(1) Tudebode. {Bibliolk. des Crois,)
(2) Raymond d’Agiies , Coll, de Bongars. ( Diblioth, des Crois. )