‹ Histoire des croisades (volume 5)Chapitre 69 sur 209 · CE QÜI SE PASSAIT EN EUROPE PENDANT LES CROISADES · texte numérisé non relu

CE QÜI SE PASSAIT EN EUROPE PENDANT LES CROISADES

Les croisades étaient un grand spectacle pour les générations contemporaines. Dans toutes ces expéditions lointaines, l’Europe ne cessait d’avoir les regards attachés sur la S)'i'ie et sur les chemins qui conduisaient à Jérusalem. Les croisés ne livraient pas un combat , n’éprouvaient pas une défaite que le bruit n’en retentît dans toute la chrétienté. On a vu quels transports firent éclater les fidèles, lorsque tout-à-coup on apprit que la ville sainte avait été délivrée par les compagnons de Godefroi. Dans les cités, dans les châteaux, dans les cabanes des serfs , dans les cloîtres , partout on répétait le nom do Jérusalem; toutes les familles chrétiennes étaient dans la joie , comuie si le ciel eût annoncé à chacune d’elles ses bénédictions, et qu’un âge de bonheur eût commencé pour le monde. Quatre-vingts ans plus tard , lorsque la cité de Jésus-Christ fut reconquise par Saladin , un deuil universel s’étendit sur l’Église latine j l’Occident aurait vu moins de désolation

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au milieu de ses peuples , si quelque grand fléau eût détruit les cités les plus florissantes , ou si la moitié de ses habitans eût péri par la guerre ou par la colère céleste.

L’Europe ne s’affligeait cl ne se réjouissait que pour les événeraens qui se passaient loin d’elle ; on ne se passionnait que pour ce qui arrivait de l’Orient, et tout ce qui ne s’accordait point avec les passions dominantes était livré à l’anathéme. C’est en vain que les déserteurs de la première croisade, pour excuser leur fuite, racontaient leurs misères ou leurs périls ; personne ne voulait les croire ; on avait pleuré leur absence , ou maudissait leur retour , et l’Eglise, réunie à tout le peuple , les menaçait des vengeances du ciel, s’ils ne se hâtaient de retourner en Asie (i). Comme on était persuadé que Dieu favorisait les armes des pèlerins , on croyait facilement aux récits de leurs victoires; malheur auximprudens qui les premiers répandaient la nouvelle de quelques grands désastres essuyés par les armées de la croix. Dans la première expédition de Louis IX, la renommée avait d’abord annoncé la prise du Caire , et dans toutes les églises le clergé et le peuple avaient chanté le Te Deum laudamus pour cette conquête des croisés. L’histoire nous apprend qu’on fit mourir comme des criminels ceux qui, au milieu de

(i) Le comte de Blois, Hugues-le-Grand , frère du roi de France, et autres, furent contraints de reprendre le chemin de Jérusalem.

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la joie publique, coimnencérent à parler de la captivité du roi (i).

Le^^réliens restés eU Europe avaient , comme la foulPaes croisés , leurs pronostics et des signes qui leur présageaient les triomphes ou les revers des pèlerins. L’iiistoire contemporaine remarque qu’une aurore boréale qui' avait vivement frappé l’atlention des croisés au siège d’Antioche , fut aperçue en même temps dans la Normandie (a), et regardée comme le signal des événemens qui devaient arriver au-delà des mers. Nous lisons dans Guillaume de Napgis que le pape Eugène 111 , célébrant à Rêims le sacrifice de la messe, le sang de Jésus-Christ se répandit sur le tapis devant l’autel (3) ; dans le même temps le tonnerre tomba sur un monastère de la Picardie, tandis que les moines étaient à l’église, et deux cénobites furent atteints dans le sanctuaire par la foudre du ciel (4) ; on augura de là de grandes calamités pour le monde chrétien , et bientôt l’Allemagne et la France désolées apprirent les désastres de la seconde croisade. Pendant la sixième expédition , le pape avait or-

(i) Maibieu Pâris raconte qu’on pendit ceux qui avaient les premiers parlé des malheurs de l’armée chrétienne. Un siècle plus tard, le peuple de Paris maltraita ceux qui annoncèrent d’ahoid la captivité des chevaliers de la croix , vaincus à Nicopolis par Bajazet; plusieurs furent jetés dans la Seine , et la renommée eut ainsi ses martyrs.

(■a) Raoul de Caen, Coll, de Muratori. {Bibl. des Crois.)

(3) Guillaume de Nungis. ( Biblioth. des Crois. )

(4) Vincent de Beauvais. ( Biblioth. de» Crois. )

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tlonné qu’on ferait chaque mois et le meme jour', dans toutes les paroisses, une procession pour demander à Dieu qu’il e'ioignàt des armes c^etienncs la confusion cl l’opprobre (i). A la mesIRolennelle, au moment où l’hostie salutaire est offerte

pour les péchés du monde , tous les ûdèles se prosternaient humblement et chantaient en chœur le psaume martial : Qite le Seigneur se lève , et que tous ceux qui le haïssent fuient devant sa face. Dans une lettre écrite d’Orient, on disait aux fidèles qui n’avaient pas pris la croix : « Assemblez- » vous pour prier le vendredi qui précédera l’an- » niversairc du triomphe de Jésus-Chiist; car le » meme jour nous combattrons les Sarrasins. » Ainsi la prière unissait ceux qui combattaient en Asie et ceux qui n’avaient point quitté leurs foyers. La chrétienté offrit un spectacle encore plus touchant dans une croisade contre les Turcs. On sonnait la cloche chaque jour à l’heure de midi , et depuis la Norvège, jusqu’au détroit de Cadix, tous les chrétiens priaient ensemble pour leurs frères qui défendaient Belgrade, assiégée par Mahomet IL Nous avons dit, d’après les chroniques du temps, que pendant les guerres saintes, les désordres qui troublaient l’Europe cessaient tout-à-coup. Cette suspension miraculeuse de toutes les discordes ,

(i) A IVpoque de cliacunc de ces processions , le clergé prescrivait le jeûne et l’aumôiie , o/m que l’un et Vautre fussent comme des ailes qui portassent les prières des chre~ liens jusqu’au trône de V Eternel.

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