‹ Histoire des croisades (volume 5)Chapitre 71 sur 209 · LIVRE XXL i · texte numérisé non relu

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fidèle de la croisade cl de tous les genres de mallieurs qu’elle devait entraîner après elle.

C’est ici que les guerres saintes se présentent à notre pensée sous l’aspect le plus douloureux. Il n’est pas d’ancienne chronique qui , au départ des croisés, ne s’arrête à faire leur dénombrement, à décrire leur marche triomphante; mais de toutes ces armées, que les plus vastes campagnes avaient de la peine à contenir , et qui devaient conquérir l’Orient , aucune ne revenait en Europe. L’histoire contera porainc, semblable au funèbre nautonnier de la fable, paraît n’avoir pris pour tâche que de conduire les guerriers de la croix hors des limites de l’Europe chrétienne ; elle les accompagne en Asie , comme à leur sépulcre, puis elle garde un profond silence. (( O Jérusalem, cité du roi du ciel, s’écriait un » chef de l’Église , que de guerriers la chrétienté » a envoyés pour te secourir ! que de chrétiens » ont été armés du signe de la croix , afin de » t’arracher au joug de la servitude ! et combien » de ces pèlerins belliqueux n’ont trouvé en Orient » que des fers , des tribulations ou la mort (>)**’ L’histoire , en racontant les misères des pèlerins , n’a guère parlé que des chagrins de la piété ; combien ses tableaux nous eussent offert d’intérêt, si, au milieu de ces grands mouvemens politiques et religieux , elle eût surpris le secret des affections humaines, et tenu compte des larmes versées en présence des pénates déserts ; si elle eût

(i) Lettres d’iimoccnt IV. {Bibliolh. des Crois.)

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dit les inquiétudes mortelles des époux , des amis et des proches, séparés par une si longue absence , ou plutôt par un exil semblable au trépas ! En quittant les foyers domestiques, les croisés disaient à leurs femmes et à leurs fils en pleurs : « Nous reviendrons dans deux ans, dans trois ans (i) ; » mais cette promesse même ne ressemblait que trop à d’éternels adieux. Les traditions historiques nous montrent des amitiés généreuses qui résistèrent à toutes les épreuves d’une cruelle et longue séparation ; mais à côté de ces prodiges de la fidélité, que de liens rompus par l’ingratitude , par l’attrait d’un monde nouveau , ou par l’excès de la misère qui énerve les courages et flétrit les coeurs! que de souvenirs touchans effacés de la mémoire ! que d’espérances trompées ! que de parjures dont la croix était le prétexte , et que la piété ne saurait absoudre ! que de coupables abandons dut amener la fausse application de cette maxime évangélique : « Celui qui laissera son père, » sa mère , ses parens, sa maison pour me suivre, » sera récompensé au centuple. »

On restait quelquefois plusieurs années dans l’incertitude sur la vie ou la mort des croisés. Dans cette incertitude désolante, on interrogeait les songes du sommeil , les fantômes delà nuit, elleurlémoignage suffisait pour répandre dans les coeurs la tristesse ou la joie ; souvent les hôtes consternés d’un château

(i) Foucher de Chartres, Coll, de Dachesne. ( Biblioth^ des Crois.)

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Croyaient entendre près du pont-levis l’ombre plaintive d’un chevalier mort au siège de Damiette ou de Ptolémaïs , et c’était la seule nouvelle qu’on avait de son trépas. La nuit qui précéda la bataille de Mansourah , la mère de Guillaume Longue- Épée vit en songe un jeune guerrier monter dans le ciel , couvert d’une armure éclatante ; aux couleurs du bouclier qu’il portait sur sa poitrine , elle fut étonnée et demanda qui il était : k C’est Guillaume ton fils , lui répondit une voix qui lui était connue. Quelque temps après, on apprit en Angleterre que Guillaume Longue-Épée était mort le jour même que sa mère l’avait vu monter au séjour des élus et des martyrs (i).

Une lettre d’innocent nous fait connaître les vives alarmes de la reine Blanche au départ de Louis IX. «Votre esprit, lui disait -il, toujours » troublé, toujours triste, ne peut trouver aucun » repos. Tremblante sur le sort de vos enfans , vous » suivez des yeux de l’esprit leurs mouvemens et » leur marche ; et leur souvenir seul occupe votre » âme; votre sollicitude maternelle veille sans » cesse ; avide de nouvelles, vous languissez dans » une cruelle attente (2). » En lisant ces paroles du père des fidèles , qui ne se rappelle avec douleur que toutes les craintes de Blanche ne tardèrent pas à se réaliser, et qu’elle ne revit plus ses trois fils

(1) Mathieu Pâris , Coll, des chroniques anglaises. {Biblioth, des Crois. )

(2) Lettres d’innocent IV. {Biblioth. des Crois.)

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partis pour l’Orient. On n’a point oublié cette Marguerite de Hainault, qui alla chercher en Orient les traces de son époux , tombé au pouvoir des Turcs (i) , et revint en Europe sans avoir rien appris qui pût la consoler. La France éplorée ne put jamais savoir ce qu’étaient devenus le comte de Bar et plusieurs illustres chevaliers , qui avaient combattu à la bataille de Gaza (2). Un comte de Mecklembourg resta vingt-six ans dans les prisons de Damas , sans qu’on sût en Allemagne s’il était mort ou vivant (3). Après les plus grandes recherches, on ne put connaître le sort de l’empereur Baudouin , prisonnier des Bulgares , et les Flamands furent sur le point de prendre les armes pour un imposteur qui se disait le comte de Flandre (4).

Il arrivait quelquefois que les pèlerins, après une longue absence , étaient méconnus dans leurs propres foyers. Une femme retrouvait son mari avec une autre époiise j un époux, sa femme avec un autre mari. Ces mariages étaient ordinairement annulés par la juridiction ecclésiastique , la seule compétente pour prononcer sur de semblables questions , et sur tout ce qui concernait les croisés. On excommunia au concile de Lisieux les

(1) Albert d’Aix, Coll, de Bongars. {^Bibliolh. des Crois.)

(2) Continuateur de Guillaume de Tyr, Coll, de Marlène. ( Bibliolh. des Crois. )

(3) Cornerius Hermann , Coll, des chroniques allemandes.

( Biblioth. des Crois. ) ..

(4) Voyez le xi«. livre de notre Histoire.

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