LIVRE XXII
'qu’oUe exerçât sur le public rascendant naturel de la vérité , elle trouva un assez grand nombre de partisans j dès-lors on commença à juger avec moins de sévérité les expéditions des croisés en Orient.
Il y a peu d’années que l’Institut de France ouvrit un concours dans lequel il invita tous les érudits à faire eonnaître les avantages que la société avait i-etirés des croisades ; si on en jugeait par les mémoires qui obtim’cnt le prix dans celte lutte savante (i), les guerres saintes auraient amené à leur suite plus de biens pour la postérité, qu’elles no produisirent de calamités pour les générations contemporaines.
Ainsi les opinions sur les croisades avaient changé plusieurs fois lorsque nous avons commencé notre histoire. Adoptant de tous ces jugemens divers ce qu’ils ont de modéré et de raisonnable, nous croyons que les expéditions d’Orient n’ont fait ni tout le bien qu’on leur attribue , ni tout le mal dont on les accuse , et que néanmoins on ne peut nier leur influence sur les siècles qui les ont suivies. Les époques de l’histoire les plus remarquables par le développement des facultés humaines furent toujours précédées de grands événemens qui avaient
(i) Deux Mémoires oblim-enl le prix; l’un e'tait de M. Ilcareii , l’autre de M. de Choiseul d’Aillecourt. Tous deux sont remarquables par l’érudition et l’esprit de critique; ils nous ont tracé le chemin que nous avons suivi, et UQus aimons à reconnaître tout ce que nous leur devons.
frap[)é les imaginations , occupé les intelligences , donné à tous les esprits une même direction. On ne peut douter qu’une révolution comme celle des croisades, qui avait remué tant de passions, à laquelle plusieurs générations avaient pris part, n’ait pénétré bien avant dans le cœur humain, et n'y ait laissé des impressions , des souvenirs , des habitudes qui se retrouvent enfin dans la législation et dans les mœurs.
Parmi les résultats des guerres saintes, il en est qui paraissent incontestables , d’autres qu’on ne peut déterminer avec la même certitude. Plusieurs circonstances durent concourir, avec les grandes expéditions enOrient, aux progrès des lumières et delà civilisation j rien n’est plus compliqué que les ressorts qui font mouvoir les sociétés modernes ; et celui qui voudrait expliquer la marche des choses par une cause unique, tomberait dans une erreur grossière. Les mêmes événemens ne produisent pas toujours les mêmes effets , comme on le verra dans le tableau que nous allons retracer de l’Europe au moyen âge ; les croisades contribuèrent en France à l’aifaiblissement des grands vassaux , tandis que le pouvoir féodal ne reçut presqu’aucune atteinte en Allemagne et dans d’autres pays pendant cette époque , quelques états s’agrandirent , d’autres marchèrent à leur décadence ; chez plusieurs peuples , nous voyons la liberté jeter de profondes racines , et présider aux institutions naissantes j chez d’autres nations , nous voyons la puissance des princes s’élever , tantôt s’affranchissant de