DE LA FRANCE
Ce que chaque génération connaît le moins, c’est l’esprit et le caractère des événemens auxquels elh; a pris part. Ainsi l’histoire, pour apprécier les vieux âges et ce qu’ils ont laissé après eux , peut rarement invoquer leurs jugemens et s’aider de leurs lumières. Lorsqu’on veut faire connaître le bien et le mal qu’ont produits les croisades, on se trouve réduit à la nécessité de chercher dans la société ce qui est venu après ces grandes révolutions, et d’indiquer avec plus ou moins de probabilité ce qu’on peut regarder comme leur ouvrage.
Afin de }uger ce qu’a pu gagner la monarchie française pendant les croisades, il nous suffira peut-êtn; de voir ce qu’elle était sous Philippe ler. avant le concile de Clermont, et ce qu’elle était deux siècles plus tard, lorsque Louis IX mourut sur la cendre a Tunis. Sous la seconde race de nos rois, toutes les parties du grand royaume de France tendaient à se désunir, par une suite des partages entre les enfans des monarques. Ce mouvementde séparation , cette tendance à se diviser, s’accrurent encore par les
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• progrès et l’extrême désordre de la féodalité. Une impulsion toute contraire fut donnée sous la troisième dynastie , et l’excès du mal fit revenir au principe de l’unité. Sous les deux premiers règnes des Capets, le monarque se trouvait obligé de lutter sans cesse avec les seigneurs voisins de sa capitale , et souvent le château d’un vas.sal infidèle arrêtait toutes les forces de la monarchie. Dans cet état de désordre et de faiblesse, le nom de France néannA)ins était resté , et ce notp , déjà glorieux , de-i vait suffire pour ramener les Français du midi et du nord aux sentimens d’une commune patrie. Cet esprit de nationalité, dont la royauté tirait tonte sa force , fut naturellement favorisé par les croi-« sades.
On sailqne le pape Urbain s’était principalement adressé aux Français(i); la nation française, en donnant le signal des croisades, se mit en quelque sorte à la tête des plus grands événemens du moyen âge ; la gloire delà première expédition lui appartint tout entière, et la royauté, sansy prendre une part directe, dut en tirer un grand avantage. On connaît toutes les plaintes qui s’élevèrent contre la seconde croisade ) mais on y vit un roi de France commander une nombreuse armée hors de son territoire , ce qui ne s’était pas vu depuis Charlemagne , et rien n’était plus capable de seconder les progrès de la monarchie. S’il est vrai que la conduite d’Éléouore en Orient motiva son divorce , et que Louis VII
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perdit ainsi la Guyenne , qui tomba entre les mains des Anglais , il faut dire aussi que cette perte fut bientôt réparée , et que Philippe- Auguste retrouva plus que LouIs-le-Jeune n’avait perdu. A voir le rôle que Philippe joua dans la troisième croisade, on pourrait croire qu’il n’était allé en Asie que pour y conduire Richard , et pour éloigner de l’Occident le plus redoutable de ses rivaux j lorsque le monarque anglais se trouva engagé dans toutes les diillcullés et dans tous les embarras de la guerre sainte , le roi de France revint dans scs États , et l’histoire nous dit qu’il profita de l’absence de scs ennemis ou de ses voisins , sinon avec celte loyauté qu’on aime à retrouver dans la conduite des rois, du moins avec une habileté qtle la politique moderne a souvent prise pour modèle.
Plus lard , on sait quel orage s’éleva contre la royauté ; l’enthousiasme des croisades vint de nouveau à son secours, renversa tont-à-coup les projets d’une ligue redoutable. Entraînés par l’exemple du duc de Bretagne et du roi de Navarre, les grands vassaux partirent pour la Palestine, et dissipèrent en Orient des trésors et des armées qu’ils n’avaient employés jusque-là que pour troubler le royaume. Enfin, Louis IX, paillant pour l’Asie, emmenait à sa suite tous les seigneurs qui s’étaient déclarés contre lui, et dans sa dernière expédition , il avait toute la noblesse de France à sa solde. Les désastres qui accablèrent les armées ne sauraient nous empêcher de recon-, naître ces rapides progrès de la puissance royale..
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L’intérêt même ([ii’on portail à de f,'rands malheurs, les sacrifices faits à une cause qui était celle de tout le peuple , l’Iiabitude de voir les rois à la tête de la milice française, effaçaient peu à peu le principe de la féodalité , ou plutôt le faisaient tourner au profit de la monarchie. Souvent la turbulence et l’indocilité féodales purent altérer la gloire des armes chrétiennes; mais l’esprit même et les habitudes d’une guerre lointaine soumirent à la fiu l’orgueil des comtes et des barons. Ainsi , on peut dire que la féodalité nuisit d’abord au progrès des guerres saintes , et qu’ensuite les guerres saintes portèrent les coups les plus redoutables à cette anarchie , au milieu de laquelle la roya«té avait été sur le point de périr.
On remarquait, comme nous l’avons dit en commençant ce chapitre , chez tous les peuples de la France, depuis les Pyrénées jusqu’au Rhin, un sentiment de respect et de prédilection pour les sujets des rois , qui portaient seuls alors le nom et le titre de Français, et qu’on pouvait regarder comme les aines de la grande famille. La plupart des chroniques parlent toujours des Français dans les termes les plus affectueux et les plus honorables. Raoul de Caen, qui était Normand, hésite à commencer son histoire de Tancréde, parce que, dit-il, c’est à la France qu’il appartient de célébrer les grands hommes; à la France, qui renferme dans son sein tous les genres de mérite et de talent. L’abbé de Nogent nous dit qu’il a donné à son histoire de la pvemiefe croisade, le titre de Gesta