LIVRE VINGT-üNIÈME
C’est ici que les guerres saintes se présentent à notre pensée sous l’aspect le plus douloureux. Il n’est pas d’ancienne chronique qui, au départ des croisés, ne s’arrête à faire leur dénombrement, à décrire leur marche triomphante ; mais de toutes ces armées , que les plus vastes campagnes avaient de la peine à contenir et qui devaient conquérir l’Orient , aucune ne revenait en Europe. L’histoire contemporaine, semblable au funèbre nautonier de la Fable, parait n’avoir pris pour tâche que de conduire les guerriers de la croix hors des limites de l’Europe chrétienne; elle les accompagne en Asie, comme à leur sépulcre , puis elle garde un profond silence, a O Jérusalem , cite du « roi du ciel , s’écriait un chef de l’Eglise , que de guerriers la chré- « tionté a envoyés pour te secourir! que de chrétiens ont été armés « du signe de la croix , afin de l’anucher au joug de la servitude ! et O combien de ces pèlerins belliqueux n’ont trouvé en Orient que des « fers, des tribulations ou la mort ' ! » L’histoire , eu racontant les misères des pèlerins , n’a guère parlé que des chagi'ins de la piété ; combien scs tableaux nous eussent offert d’intérêt , si , au milieu de ces grands mouvements politiques et religieux, elle eût surpris le secret des affections humaines et tenu compte des larmes versées en présence des pénates déserts; si elle eût dit les inquiétudes mortelles des époux, des amis et des proches, séparés par une si longue absence ou plutôt par un exil semblable au trépas! En quittant les foyers domestiques , les croisés disaient à leurs femmes et à leurs fils en pleurs: o Nous reviendrons dans deux ans, dans trois ans’; mais cette promesse môme ne ressemblait que trop à d’étemels adieux. Les traditions historiques nous montrent des amitiés généreuses qui résistèrent à toutes les épreuves d’une cruelle et longue séparation ; mais à côté de ces prodiges de la fidélité , que de liens rompus par l’ingratitude , par l’attrait d’un monde nouveau , ou par l’excès de la misère qui énerve les courages et flétrit les cœurs ! que de souvenirs touchants effacés de la mémoire ! que d’espérances trompées ! que de parjures dont la croix était le prétexte et que la piété ne saurait absoudre 1 que de coupables abandons dut amener la fausse application do cette maxime évangélique : « Celui qui laissera son père, sa mère, « ses parents, sa maison , pour me suivre , sera récompensé au cena tupic. D
* l4;(tres d’fnnocent IV {BMiofkique des CroUades),
’ Foalcbcr de Cbartres, CoU. de Dachesnt [BWiothiqk* dts Croi$adt*).
On restait quelquefois plusieurs années dans l’incertitude sur la vie ou la mort des croisés. Dans cette incertitude désolante, on interrogeait les songes du sommeil , les fantOmes de la nuit , et leur témoignage suffisait pour répandre dans les cœurs la tristesse ou la joie; souvent les hôtes consternés d’un château croyaient entendre près du pont-levis l’ombre plaintive d’un chevalier mort au siège de Damiette ou de Ptolémaïs, et c'était la seule nouvelle qu’on avait de son trépas. La nuit qui précéda la bataille de Mansourah , la mère de Guillaume Longue-Ëpée vit en songe un jeune guerrier monter dans le ciel couvert d’une armure éclatante; aux couleurs du bouclier qu’il portait sur sa poitrine, elle fut étonnée et demanda qui il était : a C’est « Guillaume , ton fils , n lui répondit une voix qui lui était connue. Quelque temps après, on apprit en Angleterre que Guillaume Longue- Épée était mort le jour même que sa mère l'avait vu monter au séjour des élus et des martyrs
Une lettre d’Innocent nous fait connaiire les vives alarmes de la reine Blanche au départ de Louis IX. a Votre esprit, lui disait-il, « toujours troublé , toujours triste , ne peut trouver aucun repos, a Tremblante sur le sort de vos enfants , vous suivez des yeux de a l’esprit leurs mouvements et leur marche, et leur souvenir seul a occupe votre Ame; votre sollicitude maternelle veille sans cesse; a avide de nouvelles, vous languissez dans une cruelle attente’. » Eii lisant ces paroles du père des fidèles, qui ne se rappelle avec douleur que toutes les craintes de Blanche ne tardèrent pas à se réaliser et qu’elle ne revit plus ses trois fils partis pour l’Orient? On n’a point oublié cette Marguerite de Ilainaut, qui alla chercher en Orient les traces de son époux tombé au pouvoir des Turcs’ et revint en Europe sans avoir rien appris qui pût la consoler. La France éplorée ne put jamais savoir ce qu’étaient devenus le comte de Bar et plusieurs illustres chevaliers qui avaient combattu à la bataille de Gaza*. Un comte de Mecklembourg resta vingt-six ans dans les prisons de Damas, sans qu’on sût en Allemagne s’il était mort ou vivant’. Après les plus grandes recherches, on ne put connaître le sort de l’empe-
1 Malhico PAris, Coll, des rhroniqoes anglaises {Biilioihique (Ut Cnisadet),
’ Lettres d'innocent IV {BiàlMhèque det Croisadet),
^ Albert d'Aix, Coll, de Bongars {Bibliolkitpie de* Croisade*).
* Conlinoaieor de Goillauroe de Tyr, CoIU de Martenoe ( Bibiioikfqne des Croisade* ).
* Coroérias Uenaann, CoU. dea chroniques allemandes {BU>iiothiqite de* Croisades),