LIVRE VINGT-DEOXIËME
commerce, aux recherches des savants et des voyageurs. Pour savoir ce qu’on aurait gagné à cette réunion des peuples sous les mêmes lois et sous la même religion, il faut se rappeler l’état de l'univers romain sous le régne d’Auguste et de quelques-uns de ses successeurs, ne formant en quelque sorte qu’un même peuple, vivant sous la même loi, parlant la même langue. Toutes les mers étaient libres, les provinces les plus éloignées communiquaient entre elles par des routes faciles, les villes échangeaient leurs arts et leur industrie, les climats leurs productions diverses, les nations leurs lumières. Il est permis de croire que, si les croisades avaient soumis l’Orient à la chrétienté, ce grand spectacle du genre humain réuni sous les lois de l'unité et de la paix aurait pu se renouveler avec plus d’éclat et d'une manière plus durable dans les temps modernes, et c’est alors que les opinions n’auraient point été partagées, qu’aucun doute ne se serait élevé sur les avantages des guerres saintes.
Qu’on fasse maintenant une autre hypothèse, et que notre pensée s’arrête un moment sur l’état où se serait trouvée l’Europe, si les expéditions contre les musulmans d’Afrique et d’Asie n'avaient jamais été entreprises, ou si les armées chrétiennes n’avaient éprouvé que des revers. Dans le onzième siècle, plusieurs contrées européennes étaient envahies, les autres étaient menacées par les musulmans. Quels moyens de défense avait alors la république chrétienne, où la plupart des États se trouvaient livrés à la licence, troublés par la discorde, plongés dans la barbarie? Si la chrétienté, comme le fait remarquer un écrivain', ne fût sortie alors par toutes ses portes et à plusieurs reprises pour attaquer un ennemi formidable, ne doit-on pas croire que cet ennemi eût profité de l’inaction des peuples chrétiens, qu’il les eût surpris au milieu de leurs divisions et les eût subjugués les uns après les autres? Qui de nous ne frémit d’horreur en pensant que la France, l’Allemagne, l’Angleterre et l’Italie, pouvaient éprouver le sort de la Grèce et de la Palestine?
Nous avons dit en commençant cette histoire que les croisades offraient le spectacle d’une lutte sanglante et terrible entre deux religions qui se disputaient l’empire du monde. Dans cette lutte formidable, les véritables moyens de défense consistaient dans la supériorité des lumières et des qualités sociales. Tant que l’ignorance de la
* M. de BooaU.
barbarie régna sur les peuples de l’Occident comme sur ceux de l’Asie, la victoire resta incertaine; peut-être même que la force se trouvait alors du côté du peuple le plus barbare, car il avait déjà toutes les conditions de son existence politique. Mais quand l’Europe vit naître pour elle l’aurore de la civilisation (et les croisades hâtèrent cette heureuse époque), elle connut enfin la sécurité, et ses ennemis commencèrent à redouter sa puissance.
La religion musulmane, par sa doctrine du fatalisme, semblait interdire toute prévoyance à ses disciples, et dans les jours malheureux elle ne relevait point le courage des guerriers. Les chrétiens, au contraire, ne perdaient aucune de leurs facultés dans les revers ; souvent même les revers doublaient leur énergie et leur activité. Ce qui étonne le phis dans l’histoire des croisades, c’est de voir que les défaites des chrétiens en Asie excitaient bien plus que leurs victoires l’enthousiasme de la population belliqueuse de l’Europe. Les prédicateurs des gueiTcs saintes, pour engager les guerriers chrétiens à prendre les armes contre les infidèles, ne parlaient point de la gloire et de la [luissancc de Jérusalem , mais ils s’efforçaient dans leurs lamentations pathétiques d’exagérer les périls, les malheurs et la décadence des colonies chrétiennes.
Sous l’empire de l’islamisme , il n’y a que le despotisme qui soit fort ; mais la force du despotisme n’est presque jamais autre chose t|ue la faiblesse des nations. La religion chrétienne a un autre but , quand elle dit à ses disciples : Aimez-vous comme des frères. Par foutes scs maximes, elle leur ordonne de se réunir, de s’aider, de s'éclairer les uns les autres. Elle double ainsi leur force , en les mettant sans cesse en communauté de travaux et de dangers, de craintes et d’espérances, d’opinions et de sentiments. C’est cet esprit de sociabilité qui donna naissance aux croisades et les soutint pendant deux siècles. S’il ne put en assurer le succès , il prépara du moins la république chrétienne à se défendre plus tard avec avantage; il fit des peuples de l’Europe comme un faisceau qu’on ne pouvait plus briser ; il créa, au milieu même des discordes, une force morale que rien ne pouvait vaincre , et la chrétienté , défendue par cette force morale, put dire enfin aux Barltares maîtres de Byzance ce que Dieu avait dit aux flots de la mer : Vous n’irez pas plus loin.
Rappelons-nous l’état où les croisades avaient laissé l’Orient. Les puissances musulmanes , sur la fin des guerres saintes , tombaient