LIVRE VINGT-DEUXIÈME
moyen âge. La gloire de la première expédition lui appartint tout entière, et la royauté , sans y prendre une part directe , dut en tirer un grand avantage. On connaît toutes les plaintes qui s’élevèrent contre la seconde croisade j mais on y vit un roi de France commander une nombreuse armée hors de son territoire, ce qui ne s’était pas vu depuis Charlemagne, et rien n’était plus capable de seconder les progrès de la monarchie. S’il est vrai que la conduite d’Ëléonore en Orient motiva son divorce et que Louis VII perdit ainsi la Guienne, qui tomba entre les mains des Anglais , il faut dire aussi que cette perle fut bientôt réparée et que Philippe-Auguste retrouva plus que Louis le Jeune n’avait perdu. A voir le rôle que Philippe joua dans la troisième croisade, on pourrait croire qu’il n’était allé en Asie que pour y conduire Richard et pour éloigner de l’Occident le plus redoutable de scs rivaux ; lorsque le monarque anglais se trouva engagé dans toutes les difTicultés et dans tous les embarras de la guerre sainte, le roi de France revint dans ses États, et l’histoire nous dit qu’il profita de l’absence de ses ennemis ou de ses voisins, sinon avec cette loyauté qu’on aime à retrouver dans la conduite des rois , du moins avec une habileté que la politique moderne a souvent prise pour modèle.
On sait quel orage s’éleva plus lard contre la royauté : l’enthousiasme des croisades vint de nouveau à son. secours, renversa tout à coup les projets d’une ligue redoutable. Entraînés par l’exemple du duc de Bretagne et du roi de Navarre, les grands vassaux partirent pour la Palestine, et dissipèrent en Orient des trésors et des armées qu’ils n'avaient employés jusque-là que pour troubler le royaume. Enfin , Louis IX parlant pour l’Asie emmenait à sa suite tous les seigneurs qui s’étaient déclarés contre lui , et dans sa dernière expédition il avait toute la noblesse de France à sa solde. Les désastres qui accablèrent les armées ne sauraient nous empêcher de reconnaître ces rapides progrès de la puissance royale. L’intérêt môme qu’on portait à de grands malheurs, les sacrifices faits à une cause qui était celle de tout le peuple , l’habitude de voir les rois à la tête de la milice française , effaçaient peu à peu le principe do la féodalité , ou plutôt le faisaient tourner au profit de la monarchie. Souvent la turbulence et l’indocilité féodales purent altérer la gloire des armes chrétiennes; mais l’esprit même et les habitudes d'une guerre lointaine soumirent à la fin l’orgueil des comtes et des barons. Ainsi on peut
(lire que la féodalité nuisit d’abord au progrès des guerres saintes, et qu’ ensuite les guerres saintes portèrent les coups les plus redoutables à cette anarchie au milieu de laquelle la royauté avait été sur le point de périr.
On remarquait , comme nous l’avons dit en commençant ce chapitre, chez tous les peuples de la France, depuis les Pyrénées jusqu’au Rhin, un sentiment de respect et de prédilection pour les sujets des rois , qui iwrtaient seuls alors le nom et le titre de Français , et qui pouvaient être regardés comme les aînés de la grande famille. La plupart des chroniques parlent toujours des Français dans les termes les plus alîectueux et les plus honorables. Raoul de Caen, qui était normand, hésite à commencer son histoire de Tancrède, parce qiie, dit-il, c’est à la France qu’il appartient de célébrer les grands hommes, à la France, qui renferme dans son sein tous les genres de mérite et de talent. L’abbé de Nogent nous dit qu’il a donné à son histoire de la première croisade le litre de Gesla üei per Francos, pour faire honneiu' à la nation belliqueuse des Français'.
Parmi les Francs établis en Syrie on ne parlait guère que la langue française. Lorsque la race des Baudouin s’éteignit en Orient, les chrétiens du pays envoyèrent demander un roi à Philippe-Auguste , qui leur donna un de ses barons Le nom de la France se mêlait à tous les grands événements des croisades, et les colonies chrétiennes d’au delà des mers étaient appelées la France d’Orient. Les liens de la patrie se resserrèrent davantage encore piu’mi les guerriers qui allaient combattre dans des contrées lointaines. Les Français, dispersés dans leur propre pays sous plusieurs dominations, étaient plus rapprochés entre eux, étaient plus portés à s’unir, sous lo ciel étranger de la Syrie et de l'Égypte.
D’autres causes purent aussi contribuer à entretenir cet esprit de nationalité. Quoi qu’il en soit, il ne üt que s’accroître d’Age en Age et de règne en règne ; à la fin, il n’y avait rien de plus heureux pour les peuples, rien de plus glorieux pour les monarques, que la réunion d’une cité à la couronne ; c’était une honte et un très-grand malheur pour la royauté que la perte et l'abandon d’une province. La France,
• ' Quatre siècles plos tard. Bongars crut dcrolr donuer à son recueil des hUtorieus des croisades le tUrc de Cf(«ta Dei per Franeoa, parce que, dil-U, c’est i la France que retint loolc la gloire de ces expéditions {Bibitothéifue iea CroUedei).
* iean de Brien». ( Voyea le Ut. XII de notre Histoire. )