LIVRE VINGTIEME
Mnliomot , après .avoir triomphe des Persans, était revenu à Constantinople .avec de nouveaux projets de conquête sur l’Europe, avec une nouvelle animosité contre les chrétiens , et tout son empire se préparait à servir son ambition et sa colère. Si les Turcs n’avaient pas jusqu'alors précipité leurs invasions dans l’Occident, c’était que la diirércncc de religion et de mœurs leur ôtait toute communication avec les ntitions chrétiennes, et qu’ils ignoraient entièrement l’état et les dispositions de la chrétienté, les forces qu’on pouvait leur opposer , et même le chemin qu’ils devaient suivre. Ils apprenaient à connaître les frontières de l’Europe, ils étudiaient les côtes de la mer, épiaient les moments propices, et, semblables au lion de l’Écriture, iis rôdaient sans cesse pour chercher leur proie. Ils s’assuraient des postes avancés , et marchaient avec précaution vers le pays qu’ils voulaient conquérir , comme une armée ennemie s’approche d’une place qu’elle veut assiéger. Dans des excursions souvent répétées , ils répandaient la terreur parmi les peuples qu’ils avaient le dessein d’attaquer; et, par les ravages qu’ils exerçaient, ils affaiblissaient les moyens de résistance de leurs ennemis. Mahomet s’était d’abord rendu maître de Négrepont et de Scutari , pour dominer dans les mers de l'Archipel et dans la mer de Sicile et de Naples. D’un autre côté , plusieurs de .ses armées s’étaient dirigées vers le Danube pour s’ouvrir les routes de l’Allemagne, et des troupes ottomanes avaient pénétré , le fer et la flamme à la main , jusque dans le Frioul, pour effrayer la république de Venise et reconnaître les avenues de l’Italie.
Quand tout fut prêt pour l’exécution de ses terribles desseins , le chef de l’empire ottoman résolut d’attaquer la chrétienté sur plusieurs points à la fois. Une nombreu.se armée se mit en marche pour envahir la Hongrie et toutes les contrées voisines du Danube. Deux flottes portant un grand nombre de troupes devaient se diriger, l'une contre les chevaliers de Rhodes , dont Mahomet redoutait la bravoure, l’autre contre les côtes de Naples , dont la conquête ouvrait les chemins de Rome et de l’Italie méridionale. Dans un aussi pressant danger, les espérances des Allemands et même d’une partie des États italiens reposaient sur les Hongrois. Le roi de Hongrie était alors regardé comme le gardien des frontières de l’Europe, et, pour être toujours en mesure de combattre les Turcs, il recevait chaque année des secours en argent de la république de Venise et de l’empereur d’Allemagne. Le pape ajoutait à ces secours une partie des décimes levées
pour la croisade; les légats du saint-siège avaient la mission de distribuer des indulgences aux guerriers de la Hongrie et d’exhorter sans cesse les peuples de cette contrée à s’armer contre les ennemis des chrétiens.
Mathias Corvin, fils d’Huniade, gouvernait alors la Hongrie. Par sa valeur il rappelait son père, et il le surpassait par la culture de son esprit. Au milieu de peuples presque barbares, il parlait plusieurs langues. Ce roi guerrier, diplomate et législateur, n’est point effacé de la mémoire des Hongrois ; ils parlent surtout de son équité devenue proverbiale, et on les entend répéter : o En perdant notre roi Mathias Corvin, nous avons perdu la justice. »
A l’approche de l'armée ottomane, toute la Hongrie courut aux armes. L’armée chrétienne rencontra les Turcs dans la Transylvanie et leur livra la bataille'; la victoire se décida pour les chrétiens, qui, dans un seul combat , détruisirent l'armée ennemie. Les chroniques contemporaines se sont moins attachées à décrire ce ternble combat que la joie des vainqueurs après leur triomphe. L’armée victorieuse assista tout entière è un banquet préparé sur le champ de bataille, couvert de morts et tout fumant encore de carnage. Les chefs et les soldats mêlèrent leurs chants d’allégresse aux cris des blessés et des mourants, et, dans l’ivresse du festin et de la victoire, formèrent des danses barbares sur les cadavres mutilés de leurs ennemis.
La guerre des chrétiens et des Turcs devenait chaque jour plus cruelle, et ne présentait plus que les scènes de la barbarie et de la destniction. Les menaces de Mahomet , le droit des gens et la foi des serments sans cesse violés par les Turcs dans la paix comme dans la guerre ; plusieurs milliers de chrétiens condamnés à mourir dans les supplices pour avoir défendu leur patrie et leur religion; vingt années de combats, de périls et d’infortunes, avaient irrité la haine des soldats de la croix; la soif de la vengeance les rendit quelquefois aussi féroces que leurs ennemis; et, dans leurs triomphes, ils oublièrent trop souvent qu’ils combattaient pour la cause de l’Évangile.
Tandis que les Turcs éprouvaient une sanglante défaite sur le Danube, la flotte de Mahomet, qui s’avançait sur l’ile de Rhodes, devait trouver , dans les chevaliers de Saint-Jean , des ennemis non moins intrépides et non moins redoutables que les Hongrois. Le pacha qui
' Bonlni, Die. «, liv. V.