‹ Histoire des croisadesChapitre 133 sur 213 · LIVRE VINGT-DEÜXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE VINGT-DEÜXIÈME

pouvoir qui peut à peine se défendre contre les derniers de ses ennemis et qu’à cliaque moment le souHlc des révolutions peut ébranlert Dans ce parallèle, l’imagination serait éblouie, lorsqu'on lui représenterait un empire tel qu’on n’en a jamais vu sur la terre, et qui ferait croire que les papes n’appartenaient point à ce inonde fragile et passager, une puissance que l’enfer ne peut abattre, que le monde ne peut corrompre , qui sans le secours d’aucune armée et par le seul ascendant de quelques paroles, dompte plus de rois et se montre plus formidable que l’ancienne Rome avec toutes ses victoires. Quel plus magnifique spectacle peut nous offrir l’hi.stoire des empires? Mais, dans l’autre partie du tableau , qui ne serait ému de pitié, en voyant un gouvernement sans vigueur, une administration sans prévoyance, ce peuple descendant du peuple-roi conduit par un vieillard indolent et timide, la ville éternelle tombant en ruine et comme cachée sous l’herbe? Lorsqu'on voit, si près d’un pouvoir presque surnaturel, la faiblesse, l’incertitude, la fragilité des choses d’ici-bas, et l’humanité avec toutes scs misères, pourquoi ne serait-il pas permis de comparer la double puissance des papes à Jésus-Christ lui même, dont ils étaient les vicaires et les images sur la terre, à Jésus-Christ, dont la double nature nous présente d’un côté un Dieu rayonnant de splendeur, et de l’autre un simple mortel chargé de sa croix et couronné d’épines ?

Si les principaux traits de ce tableau ne manquent pas de vérité, comment croire à la politique des papes telle qu’on nous la représente? n’est-il pas plus naturel de penser que les souverains pontifes dans ce qu’ils firent de grand, suivirent l’esprit de la chrétienté? Dans le moyen fige, qui fut l’époque de leur puissance, ils furent bien plus dirigés par cet esprit Qu’ils ne le dirigèrent eux-mêmes; plus tard, et lorsque les papes eurent des projets comme ceux qu’on attribue ’a leur génie et à leur ambition, leur pouvoir déclina. On n'a qu’à comparer Grégoire VII, se livrant à l’esprit de son siècle et s’appuyant sur l’ascendant de l’Église, avec Jules II, que Voltaire appelle un grand prince et qui n’employa que les combinaisons connues de la politique.

L’autorité pontiGcalc était la seule qui eCit des bases et des racines dans les opinions et dans les croyances. Cette puissance donnait au monde, ou plutôt lu monde lui demandait des lois, des lumières, un appui. Les papes avaient raison alors dans la fameuse comparaison

des deux grands luminaires*. L’autorité des chefs de l’Église étaif. bien plus avancée vers la civilisation que l’autorité des princes. Pour que le monde chrétien fût civilisé, il lui importait que les papes eussent un grand pouvoir, et le besoin qu’on avait de leur puissance en favorisa les progi’ès.

On voit par là que la souveraine puissance des pontifes vint de leur position, et non de leur volonté. L’histoire nous les montre d’abord cherchant à affranchir l’Église, à s’affranchir eux-mêmes de la domination temporelle des princes et surtout des empereurs d’Allemagne, Il arriva alors ce qui arrive dans presque toutes les révolutions qui ont la liberté ou l’indépendance pour objet : on ne se croit pas libre si on ne devient le maître, et très-souvent, dans la crainte d’être opprimé par un pouvoir rival, on veut le renverser pour se mettre à sa place. L’ancienne Rome marcha à l’empire du monde en parlant de la liberté ; ce fut le destin de la Rome nouvelle. Au reste, c’est aux violents débats entre l’autorité des princes et celle des papes que les peuples de l’Occident durent peut-être de n’avoir pas connu ce despotisme sans limites qui ne se trouve que chez les anciens ou dans rOrient. Les contestations firent naître la règle, et la règle limita à la fin toutes les puissances.

Résumons en peu de mots notre opinion. Tant que le monde fut gouverné par des croyances religieuses, tant que les sociétés n’eurent d’autres règlements que ceux de l’Église, les pontifes exercèrent la plus grande influence; quand les intérêts et les droits des princes et des peuples furent mieux réglés, quand le monde passa de l’empire des opinions à celui des lois et que la puissance temporelle eut reçu l’organisation qui lui était propre, les papes durent perdre de leur ascendant. C’est ainsi qu’on peut expliquer l’origine, les progrès et la décadence du pouvoir pontifical dans les siècles qui nous ont précédés.

* Cette comparaison date d’innocent III.

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