CHAPITRE VIII
DE LA NOSLESSE.
’esi en vain qu’un esprit dédaigneux repousse le souvenir des Ages passés et que nous protestons eu quelque sorte contre notre propre origine : nous y sommes sans cesse rappelés par nos goûts, par nos sentiments, et quelquefois par nos plaisirs. En effet, si, d’un cûté, notre raison formée à l’école des idées nouvelles ne trouve rien que de révoltant dans le moyen Age, poiinpioi, de l’autre, noire imagination émue par le spectacle des passions généreuses aime-t-elle à ÿe représt'ntcr les vieux temps, et se plait-elle avec les preux et les paladins ? Tandis qu’une philosophie sévère blâme sans mesure les coutumes barbares de la féodalité et les mœurs gothiques de nos aïeux, pourquoi les souvenirs que ces coutumes et ces mœurs nous ont laissés inspirent-ils encore h nos poètes des tableaux qui nous paraissent pleins de charmes? Pourquoi ces souvenirs sont-ils reproduits tous les jours, avec le môme succès, dans nos poèmes, dans nos romans et sur nos théâtres? Serait-il vrai de dire qu’il y a plus de patriotisme dans notre imagination que dans notre raison, puisque cette dernière voudrait nous faire oublier l'iiisloire de notre patrie, cl que l’autre nous la rappelle sans cesse ?
Les croisades contribuèrent à détruire les abus du système féodal ; elles servirent à conserver ce que ce système inspirait de sentiments généreux, et concoururent en même temps à développer ce qu’il avait de favorable à la civilisation. Nous ferons connaître les mœurs de la féodalité et les résultats des croisades, en montrant la révolution qui s’opéra à cette éporpie dans les différentes classes de la société. C’est la noblesse qui fixera d’abord notre attention.
On retrouve la noblesse chez tous les peuples où la mémoire des aïeux est comptée pour quelque chose. On ne peut douter que la noblesse ne fût connue chez les Francs et les autres peuples barbares qui avaient envahi l’Europe. Mais sous quel point de vue cette no-
HISTOIUE DES CROISADES.
blesse était-elle considérée avant le onzième et le douzième siècle? comment fut-elle d’abord constituée? comment se transmettait l’illustration des races? Il nous reste peu de monuments à l’aide desquels on puisse décider ces questions.
Lorsqu’on songe avec quelle rapidité s’écoulent les générations, et combien dans les temps mômes de la civilisation il est difficile à la plupart des familles de faire leur propre histoire pendant un siècle, faut-il s’étonner que dans des temps d’ignorance et de barbarie on ait eu si peu de moyens de conserver la mémoire des familles les plus illustres? Outre que les témoignages écrits étaient presque inconnus, l’idée de la véritable grandeur, l’idée de ce qui fait l’illustration historique, ne frappait point encore assez les esprits. La chronique de Tours nous dit avec une simplicité naïve que Charlemagne fut appelé grand à cause de son grand bonheur ainsi les historiens confondaient, comme le vulgaire, la gloire avec la fortune. Dans ces temps barbares, on ne distinguait le plus souvent les hommes, même les princes, que par les qualités physiques ou les défauts corporels. Pour se convaincre de celte vérité, il suffit de parcourir la liste des rois du moyen âge , sur laquelle on trouve les noms de Pépin le Bref, de Charles le Chauve, de Guillaume le lioiiT, de Louis le Gros, de Frédéric Barberousse, et de plusieurs autres que leur siècle ne désignait que par ce qui frappait les yeux et tombait sous les sens grossiers. Rien de plus curieux pour l’observateur que de voir comment les vieux chroniqueurs fout connaître les personnages dont ils racontent les actions. Ils n’oublient dans leurs peintures ni la couleur des cheveux, ni la stature, ni la physionomie des princes et des héros et les portraits qu’ils nous en ont laissés (qu’on me permette cette comparaison) ressemblent bien moins à des peintures retracées par l’histoire qu’à ces signalements qu’on écrit de nos jours sur les passeports des voyageurs.
Quand la civilisation jeta ses premières lueurs, les idées morales de la grandeur se rattachèrent au nom des anciennes familles; et la noblesse ne fut véritablement instituée que lorsqu’on commença à sentir le prix de la gloire. Ce qu’il y a de certain, c’est que dans 1rs croisades la noblesse acquit une illustration qu’elle n’avait point eue
' Cbroiiiqae de Toors ( Dibliotkiqiu des Croisades ].
’ GoUlaoine de Tyr a tracé avec 1rs détails les plus miuulioox le portrait des héros qa‘il a mit en scène ( Bibliothèque des CroUades ).