LIVRE VINGT-DEUXIÈME
jusqu’alors Ses exploits pour la cause de la chrétienté étaient bien autre chose que ces guerres de château il château dont elle s’occupait en Europe. Elle trouva dès lors ses archives dans l'iiistoirc, et l’opinion que le monde avait de sa bravoure devint son plus beau titre.
Si on consulte ies faits les plus authentiques et les opinions les plus probables, cm doit croire que les distinctions de la noblesse furent d’abord fondées sur les grands offices, et principalement sur la propriété. C’est pour la terre que, dans le système féodal, on prêtait serment de foi et hommage, et qu’on réclamait la protection du souverain. Pour l’homme non-propriétaire, il n’y avait point de contrat, point de privilège; il n’avait rien à donner, ni rien à recevoir. En France, un grand propriétaire avait le titre de noble; s’il était ruiné ou dépouillé, ses descendants retombaient dans la foule. Les chroniques, nous parlent d’un Gauthier sans avoir, d’un Guillaume son* avoir: il est probable qu’on désignait ainsi des nobles que l’indigence avait fait dégénérer, et dont le surnom conservait le souvenir d’une existence perdue ou d’une fortune dissipée.
La propriété territoriale avait alors une telle influence sur l’état social, qu’il suffit de connaître les changements qu’elle éprouva, pour juger les changements sm^enus dans la société. « Dès qu’on a découvert, dit Robertson, l’état de la propriété à une certaine époque on peut déterminer avec précision quel était en même temps le degré de pouvoir dont jouissaient alors le roi ou la noblesse » Pendant les croisades, les lois ecclésiastiques et les lois civiles permirent aux nobles d’aliéner leurs domaines. Un grand nombre d'entre eux usèrent de ce funeste privilège, et n’hésitèrent point â vendre leurs terres’, ce qui déplaça la propriété et par conséquent la puissance.
Cependant les croisades ne furent pas sans fruit pour la noblesse : on vit des gentilshommes acquérir des principautés en Orient; la plupart des villes de la Grèce et de la Syrie devinrent autant de seigneuries qui reconnurent pour maîtres des comtes et des barons enrôlés sous les drapeaux des guerres saintes; quelques-uns, plus heu-
* Les fumitles de Noutoiûreiicjr, Adltémar. IliTadc de Püiignac. Castillon, ChfiliUon, Cérisie. Moniaigti, Vandeull, Cooej, Damas de Yicbjr, Moneoiarl, et bcaacoap d'autres que noos {Kiorrions Citer, existent encore aujourd’hui. Les Moricmart ou Moriemar. que nous avons oublié de citer dans notre Histoire, parurent avec honneur dans presqoe toutes les croisades.
’ nobertsoiu InlrùductioA à rUiitoirt de Ckartce -Quint,
’ Les nobles, privés de leurs domaines et de leur puis.vance territoriale, pouvaient être comparés à (es graud.s chênes que Turage déraciné, et qui languissent desséches sur la terre qui les a longtemi>s nourris.
rcnx, montèrent sur le trône de David ou sur celui de Constantin, et prirent place parmi les plus grands monarques de la chrétienté.
Les ordres militaires offrirent aussi quelques dédommagements à la noblesse pour les pertes qu’elle avait faites dans des guerres ruineuses. Ces ordres avaient d’immenses possessions en Occident et en Orient; ils furent pour la noblesse européenne un asile dans la paix, et une école d’héroïsme dans la guerre.
Ce fut alors que s’introduisit l’usage des surnoms et des armoiries. Chaque gentilhomme ajouta à son nom le nom de la terre ou le litre de la seigneurie qu’il possédait; il plaça dans ses armoiries un signe qui distingua sa famille et rappela sa noblesse ; la généalogie devint une science et consacra par scs recherches l'illustration des races. Quel que soit le prix qu’on attache aujourd’hui h cette science , on doit avouer qu’elle jeta souvent un grand jour sur l’histoire des familles illustres, et quelquefois sur l’histoire générale du pays auquel appartenaient ces familles.
Tout nous porte h croire que l’origine des surnoms, et surtout des armoiries, est due aux croisades. Le seigneur n’avait pas besoin d’un signe de distinction lorsqu’il ne sortait point de son manoir; mais il sentit le besoin de se distinguer des autres, lorsqu’il se trouva loin de son pays, confondu dans la foule des croisés. Un grand nombre de familles se ruinèrent ou s’éteignirent dans les guerres saintes. Colles qui étaient minées s’attachaient davantage au souvenir de leur noblesse, le seul bien qui leur restait; après l’extinction dos familles, on sentit la nécessité de les remplacer; ce fut alors qu’on inlroduisit, sous Philippe le Hardi, l’usage de créer des nobles. Dès qu’il y eut des nobles nouveaux, on mit plus de prix à passer pour anciens. La propriété ne parut plus suffisante pour conserver et transmettre un nom qui devenait lui-méme une propriété consacrée par l’histoire et reconnue par la société; ce fut alors que la noblesse devait tenir davantage à des marques distinctives.
A la chute du gouvernement féodal, la noblesse, il est vrai, formait encore en grande partie la force de l’armée; mais elle servit l’Ktat avec un nouveau caractère : elle se conforma plutôt à l’esprit de la chevalerie qu’à celui de la féodalité; un gentilhomme ne fit plus au souverain rhoniinage de sa terre, mais il jura sur son épée de lui rester fidèle.
Changeant dès lors sa manière de vivre, la noblesse descendit des