LIVRE VINGT-DEUXIÈME
hauteurs où s’élevaient ses donjons menaçants, et des châteaux bâtis dans la plaine ou sur le penchant des collines eurent encore des tourelles, des ponts-levis, mais devinrent des habitations plus commodes. Lors(|ue l’aristocratie parut moins redoutable, les rois s’empressèrent de l’accueillir; elle retrouva dans les cours une partie des avantages qu’elle avait perdus. Comme elle tenait toujours le premier rang dans la société, comme elle consen ail un grand ascendant sur les autres classes, elle continua par son exemple à polir l’esprit et les manières de la nation, et c’est par elle surtout que se formèrent les mœurs élégantes qui ont longlemps distingué les Français au milieu de tous les peuples de l’Europe.
Il est difficile toutefois de jugerd’unc manière précise si la noblesse perdit moins qu’elle ne gagna aux changements qui s’opérèrent à la suite des croisades. Les prérogatives honorifiques qui lui restaient, sans lui donner une force positive, armèrent contre elle plus de passions jalouses que n’avait fait la puissance territoriale, car on a pu remarquer que l'amour-propre de l’homme souffre plus volontiers dans les autres la richesse et le pouvoir qu’il ne souffre les distinctions. Plus tard la noblesse put reconnaître le tort qu’elle avait eu de ne point se mettre à la tète de la révolution des communes, ce qu’elle pouvait faire facilement. « La noblesse, disait un gentilhomme du « seizième siècle, la noblesse s’est faict grand tort et dommage de « desdaigner les charges des villes; car, refusant les charges ou les « laissant prendre par les gens des villes, ceulx-ci s’emparent de « l’autorité, et, quand nous arrivons, il faut les bonneter leur faire « la cour. Ç’a este un mauvais advis à cciilx qui en sont premiere- « ment cause '. d Ainsi parlait Biaise Montluc sous le rf-gne de François I. Alors la noblesse de France se ruinait pour les guerres de la couronne, comme elle s’était ruinée deux siècles auparavant pour les guerres saintcs.'Elle se ruinait dans une carrière qui l’écartait du gouvernement et la maintenait dans l’ignorance des affaires, tandis que d’autres s’enrichissaient dans des emplois paisibles, exerçaient utilement leurs facultés et s’occup.aient exclusivement du pouvoir. Une
* iPlust Dica, ajoute Montluc, qne, comme en Et»pa^e, nous eussions toot^oiirx logé dans les « villes, nous en serions plus riebes; cl ccjiemlant il faut que nout> passitios par leurs ouins, et « que pour la moindre chose nous allions avec lieancoup de pdnc irotcr par les villes, t ( ComfntHlQtra de Ulaisc ülonlluc, (. I, p. 7.) SiKts le règne de Louis 1\, Hugues de Ücrcjr se plaignait de ce que la noblesse de sou temps quittait les villes pour aller résider à la caiu{tagne. Pasquicr, ta iUchercha tU laFrancCt til. Il, ck. XVI.
des grandes erreurs de la noblesse à cette époque, f jl de prendre l’illustration pour la force, la faveur des rois pour la puissance, l’opinion des hommes pour un appui. Entourée de glorieux débris el dépouillée de ce qu’elle avait de plus solide, elle se réfugia en quelque sorte dans l’iiistoire ; mais l’histoire ne relève point ceux qui tombent, elle ne conserve que le vain souvenir des gi’andeurs pass«!es.
De nos jours, la noblesse a été longtemps présentée comme puissance aristocratique ; il fallait d’abord se demander si nous avions une véritable aristocratie. Pour éclaircir les doutes sur ce point, il suffirait peut-être d’étudier l’aristocratie anfglaisc et de savoir comment elle s’est formée au moyen Sgc. A la conquête de Guillaume, soixante mille fiefs furent partagés entre les vainqueurs; les nobles anglais furent dès lore associés par le lien indissoluble de. la terre, et leur puissance se fonda sur le sol inaliénablc.Voilà comment s’établit l’aristocratie de la Grande-Bretagne. La noblesse par l'association obtint des chartes h l’aide desquelles elle se trouva instituée et prit son rang dans l’État. D’un autre cêté, que voyons-nous en France à la même époque? des barons et des soigneurs qui se font la guerre entre eux, ce qui était contraire à tout esprit d’association , et plusieurs grands vassaux, véritables souverains qui faisaient la guerre à la couronne, mais nullement dans la pensée de fonder une aristocratie. La noblesse française se précipita autour du trône, où elle devint la noblesse lapins illustre de l’univers, mais où elle acheva de perdre les conditions nécessaires de l’aristocratie, je veux dire l’appui du sol el l'esprit d’association. Elle avait consené, il est vrai, d’assez grands privilèges; elle tint surtout ù ceux qui flattaient sa vanité, et négligea ceux tpii pouvaient lui donner de lajorcc. Mais il n’y a quelquefois rien de pire que des droits et un pouvoirqu’on n’exerce pas. Il arriva il la fin que la noblesse française n’eut plus d’action réelle dans le système politique dont elle devait régler le mouvement, et qu’elle se trouva seulement représentée dans des assemblées nationales qu’on ne convoquait plus. Telle était l’aristocratie que nous avons vue, il y a ([uarantc-cinq uns, tomber dans une seule nuit, qui n’a jamais pu se relever, et (|u’on nous montre encore par dérision comme un fantôme menaçant. Ce n’esi pas ici le lieu de suivre cette question dans les temps modernes; revenons aux résultats des croisades.
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