‹ Histoire des croisadesChapitre 144 sur 213 · LIVRE VINGT-DEÜXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE VINGT-DEÜXIEME

croisade ; ses ennemis racciisaieiit depuis longtemps d’avoir usurpé des propriétés immenses. Sous les deux premières races, ses richesses avaient porté de l’ombrage aux barons et aux rois, qui l’avaient plusieurs fois dépouillé , sous prétexte qu’il ne défendait point l’État et que les propriétés dont il jouissait appartenaient à ceux dont la bravoure veillait au salut du royaume.

Si les croisades eussent enrichi le clergé, il aurait dû être plus riche dans les pays qui avaient pris le plus de part aux croisades; or, le clergé de l’Allemagne et de plusieurs autres Étals de l’Europe surpassait en richesses celui du royaume de France, où les expéditions d’Orient avaient excité tant d’enthousiasme et fait accourir tant de guerriers sous les armes.

Le clergé, il est vrai, acquit de nouvelles possessions dans les pays conquis par les croisés; mais il ne lui en resta rien après les guerres saintes. Nous avons dit qu’à la fin des croisades le nombre des fidèles avait beaucoup diminué dans l’Asie Mineure, dans la Syrie, en Égypte : ce fut là sans doute une des suites les plus déplorables de ces guerres qui avaient irrité les musulmans sans les avoir vaincus. Tous ces évêchés sans fonctions dont le clergé conscn'e encore aujourd’hui les titres vains et pompeux, n’attestent que trop les pertes de l’Église catholique dans les contrées de l’Orient.

La première guerre sainte dut être , comme nous l’avons vu , trèsprofitable au clergé : il ne fut point obligé d’en payer les frais ; le zèle des fidèles fournit à toutes les dépenses. Cependant il prit part lui-méme à cette croisade, et les prêtres qui partirent avec les autres croisés ne durent pas s’enrichir dans leur pèlerinage. A la seconde croisade, on commença à mettre des contributions sur les églises, sans avoir égard aux vives réclamations des ecclésiastiques. 11 s’établit dès lors dans le monde chrétien une opinion qui devint funeste au clergé : c’est que les guerres entreprises pour la gloire de Jésus- Christ et la délivrance des saints lieux devaient être payées par l’Église. On leva d’abord des tributs sur le clergé, sans consulter d’autre autorité et suivre d'autres règles que celles de la nécessité et des circonstances. A compter de la troisième croisade , après la publication de la dime saladine f on établit des impôts plus réguliers, qui étaient fixés par les papes ou les conciles , et qu’on percevait avec tant de rigueur, que les églises furent dépouillées de leurs ornements et qu’on mit quelquefois à l’encan les vases sacrés.

Il est vrai que le clergé recevait quelquefois les offrandes et les legs de ceux qui partaient pour la terre sainte, ou qui avaient fait vœu de partir; mais qu’élait-ce que ce tribut de la piété , h côté des tributs qu’il se trouvait obligé de payer lui-mémeî Nous ne craignons pas d’aflirmor que, dans l’espace de deux cents ans, le clergé donna pour les guerres saintes plus d’argent qu’il n’en aurait fallu pour acheter la plus grande partie de ses propriétés. Aussi vit-on peu à peu se refroidir le zèle des ecclésiastiques pour la délivrance des lieux saints, et l’indifférence qui succéda parmi les peuples chrétiens à l’ordeur des croisades , commença par le clergé. En Allemagne et dans plusieurs autres pays, son mécontentement était poussé si loin , qu’à la fin les papes n’osaient plus se fier aux évêques pour la prédication des croisades, et qu’ils ne donnaient plus cette mission qu’aux ordres mendiants, qui ne possédaient rien et n’avaient rien à payer pour les expéditions contre les infidèles.

On a dit que le clergé avait profité des croisades pour acheter à vil prix les propriétés de la noblesse, comme de nos jours nous avons vu beaucoup de gens profiter de la révolution pour acheter à un prix modique les biens du clergé lui-même. Nous trouvons en effet des exemples de ces sortes d’acquisitions dans la première croisade ; mais ces exemples devaient être plus rares dans les autres guerres saintes , dont le clergé fut obligé de payer les frais. Le grand avantage qu’eut alors le clergé sur la noblesse , c’est que les nobles pouvaient engager et aliéner leurs possessions, et qu’il ne fut jamais permis aux ecclésiastiques d’aliéner ni d’engager leurs biens. Un autre avantage du clergé, c’est qu’il formait un corps toujours animé du même esprit et toujours dirigé par les mêmes lois; tandis que tout changeait autour de lui, lui seul ne changeait point. C’est ainsi qu’il résista à la révolution qui s’opérait dans les propriétés. Nous ajouterons que la juridiction du clergé, qui chaque jour faisait de nouveaux progrès, était pour lui une source de richesses. Il était dans la nature des choses, comme nous l’avons déjà fait remarquer, que la classe la plus éclairée devint la classe la plus riche. Le clergé n’eut donc pas besoin de profiler de la ruine des croisés pour s’enrichir : ses lumières , son esprit d’ordre et d’économie, l’ascendant qu’il avait sur les peuples, lui ofiraient assez de moyens pour accroître ou pour conserver ses possessions.

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