LIVRE VINGT-DEDXIÈME
a mourra* ; » paroles cruelles qui montrent que les lois de la société et celles de la famille étaient immolées sans scrupule à la passion jalouse par laquelle se peuplaient les déserts.
Les historiens ecclésiastiques ont longuement décrit la vie intérieure des monastères, les journées des moines, partagées entre le travail, la méditation et la prière, les longues extases d’une dévotion ascétique, et les prodiges de la pénitence; d’autres ont répété ce qu’on disait déjà au moyen fige de la corruption des cénobites et des désordres qui régnaient dans les cloîtres. Nous présenterons à nos lecteurs d’autres tableaux. Tandis que la société était livrée à tous les excès de l’anarchie féodale, on aime à voir se former, à l’ombre des autels, des associations régulières qui étaient comme de petits Ëtats, ayant leurs mœurs, leurs lois, leurs gouvernements; et c’est sous ce rapport que nous parlerons des monastères au temps des croisades. Chaque cloître avait sa règle et ses privilèges; une prérogative générale et commune à tous était la liberté. Cette liberté s’exerçait surtout dans la police intérieure du couvent, dans l’élection des supérieurs de la communauté, sur laquelle aucune autorité religieuse ou civile ne pouvait exercer d’influence. Plusieurs abbayes se vantaient de ne dépendre que du saint-siège*; beaucoup de monastères supportaient impatiemment la juridiction spirituelle des évôques. Les moines de Rebais refusèrent de reconnaître leur abbé qui s’était soumis à l’évéque de Meaux, et les anathèmes du concile de Beauvais purent à peine les ramener à la soumission’.
Un monastère se plaçait d’abord sous la protection d’un saint. Le bienheureux patron que les cénobites invoquaient dans leurs prières, était le seigneur de cette pieuse milice, et c’était, pour ainsi dire, sous sa bannière qu’ils livraient leurs combats spirituels ou qu’ils défendaient les intérêts temporels de leur association. Le respect qu’ils avaient pour la mémoire de leur fondateur ou de ceux qui les avaient précédés dans le cloître, et qui étaient pour eux comme des aïeux ou des ancêtres, offrait une véritable image des sentiments et des souvenirs de la patrie. Souvent des laïques riches et puissants demandaient une part aux prières des moines, et mettaient leur gloire a
' Goillaome de Stint-Tbierry, Vie de saint Bernard.
> Le roooastère de Yéteby et aatret. Saiut Bernard l'élenU eonire celte préicnlioo de piosieon CCDirégaUons nmnasUqaes.
^ Concile de BeaovaU, 1167.
faire inscrire leurs noms sur les registres du cornent; ccs frères du dehors recevaient en quelque sorte le droit de cité ou de bourgeoisie dans la communauté monastique; après avoir servi pendant toute leur vie les intérêts du monastère, leur dernier vœu était de mourir sous rhabit des cénobites et d’obtenir une portion de la terre qui devait couvrir leura frères de la solitude. On ne peut se faire une idée de l’esprit d’émulation qui animait les moines {lour agrandir les domaines et la renommée de leur ordre. « C’est cultiver la vigne du Seigneur, disait l'abbé Suger, que de prodiguer aux demeures dos solitaires l’or, l'argent et les pierres précieuses. » L’histoire nous représente plusieurs cénobites exerçant une sainte violence envers leurs familles et ruinant leurs parents pour enrichir leurs monastères'. Lorsque la libéralité des fidèles abandonnait à un couvent une ten-e ou un bien quelconque, les moines y transportaient leurs reliijues avec la plus grande solennité, afin que leurs saints patrons prissent |K)sscssion comme eux do leurs nouvelles conquêtes*. Chaque monastère avait dans ses archives des chartes et des contrats qui constataient ses titres et scs droits de propriété; et tel était le zèle des religieux pour reculer les limites de leurs domaines, que, si nous en croyons certains documents du moyen âge, ils ne se firent point scrupule d’appuyer quelquefois leurs prétentions sur des donations irrégulières et sur des pièces apocryphes ’.
Les moines, selon l’opinion du temps, étaient les dépositaires des biens du pauvre et des biens de Dieu; toute tentative pour révoquer une donation ou contester un privilège, était à leurs yeux un véritable sacrilège. Chaque monastère se disait l'Église elle-même, et se regardait comme la sainte famille du Christ*; cctle conviction donnait aux cénobites une incroyable ardeur pour la défense des droits (|u’ils avaient acquis et que le temps avait consacrés. On connaît . a vive contestation élevée entre les bourgeois et les moines de Vézelsy. vers le milieu du douzième siècle. Les bourgeois, poussés par le
' Orderic Vital racooic un trait sembbble, et loue bcaacoap le moioe qui auil donné à son cou* cflte preove de ïéle.
> Glossaire de Dncange, Rfiiqtù<r.
* Le chapitre général de Tan M.57 prononça des peines contre les falsiûcateurs des chartes et des sceaux. Si les coupables étaient des moines, on les interdisait; si c’élaient des frères laïques, 00 les re)eiati lo dernier rang ; les uns et les autres éuieot coudamoés à jedaor tons les Teodredif •iU pain et ï l'eau (l.«eb<rof, L (I, p. 46â }.
* Fx|»ression do nraine l'dalric, dans la préface qui précède les coulâmes da Bonastèrê àe CJnnr iSpieii<gc d< d'Acher^, l. 1, p.