LIVRE VINGT-DEÜXIÊME
aux moines un splendide festin le jour de la fête de sainte Madeleine^ patronne de l’abbaye ^
Ainsi rien n’était plus uniforme que la vie des cénobites. Tout ce qui habitait un monastère avait la môme pensée j et on peut dire que dans les déserts habités par la foule des moines il y avait une solitude pour chacun d’eux Un monastère néanmoins offrait des fom> lions dilTérentes à remplir, et la division du travail y était aussi bien ordonnée que dans la cité la plus industrieuse. Les uns étaient chargés de suneiller les intérêts du cloître; ils allaient présider aux moissons et aux vendanges, ils allaient recueillir les tributs ou les redevances des vassaux de l’abbaye. Celui-ci gardait le vin, celui-là veillait à la nourriture des moines, un autre allait voir dans le réfectoire si les portions des cénobites étaient égales. On avait des infirmiers chargés de soigner les malades ; des visiteurs qui, nuit et jour, parcouraient le cloître. Chaque monastère comptait parmi les religieux des jardiniers, des bûcherons, des pêcheurs, des cuisiniers, des boulangers. Dans la communauté étaient des officiers qui recevaient les voyageurs et les pèlerins; d’autres qui accueillaient les pauvres et leui^ distribuaient chaque jour les dons de la charité. Les moines marchaient au travail deux à deux et en procession, ayant à leur tête leur abbé et chantant des psaumes, des versets et des hymnes C’eàt un lieu commun aujourd’hui que de parler des serv'ices que les monastères ont rendus à l’agriculture et aux lettres. Les chroniques nous apprennent que dans les cloîtres on honorait ceux qui savaient lire et psalmodier; Orderic Vital, en célébrant la vie de trois anachorètes^ qui avaient paru comme trois étoiles dans le firmament, s’exj)rime on ces termes : a Ils possédèrent la science de l’art musical <( dans ses modulations les plus suaves, et mirent au jour des airs « pleins de douceur pour les antiennes et les répons. » Les moines qui transcrivaient les manuscrits passaient pour faire une chose agréable à Dieu; dans l’opinion des cénobites, chaque lettre tracée sur un parchemin devait effacer une faute devant le juge suprême.
' Hist, de Vèzelay, par Hugues de Poitou.
* Expressions de Guillanme de Saint-Thierry, historien de saint Bernard, Ut. 1, ch. VU.
* La plupart de ces détails sont extraits des CotUumet du monastère de Cluny Insérées an 1. 1 du Spictlèfe de d’Aehery» Nous ne parlons ici que des üoenroenis que la presse noos a conscrtéi. N. Btcliw, dans son dernier toyage, a tronré un très-grand nombre de maiioscrits rentermani des titres et des chartes de l’abbaye de Clnny; ces pièces, qui remplissent quatre caisses, prouvent que les archives d'un luonaslère étaient quelquefois aussi considérables que les archives d'on Tujanme.
Les monastères les plus célèbres avaient tout à la fois une bibliothèque et une école qui défendaient les doctrines de la vérité, conservaient la langue du peuple-roi, et gardaient en dépôt la mémoire du temps passé. Les cénobites exerçaient à la fois l’empire de la religion, de la richesse et du savoir; ainsi les déserts éclairaient les cités, et dominaient les opinions du siècle.
Rien ne prouve mieux l’ascendant de l’Eglise et l’esprit du temps, que de voir, d’un côté, la noblesse enfermée dans des châteaux forts, de l'autre, des solitaires habitant des cloîtres à peine fermés et défendus seulement par des croyances. Cette paix qui régnait autour des cloîtres attirait dans le voisinage des monastères une population nombreuse ; plusieurs bourgs et même des villes durent leur origine au voisinage d'un monastère dont ils conservent encore le nom. On lit dans VHistoire delà Normandie' qu’un grand nombre de moines s’établirent en Angleterre après la conquête de Guillaume, et que les retraites pieuses qu’ils avaient fondées devinrent comme autant de forteresses où leur sainte milice combattait pour l’autorité des rois normands. Souvent les grands et les princes demandèrent, à leur dernière heure, que leur cendre reposât dans l’église des cénobites, afin que la prière veillât nuit et jour sur leur tombeau. D’après un usage antique, les dépouilles mortelles des puissants monarques étaient confiées à la garde des moines, et la France avait vu les deux premières races de ses rois s’éteindre et finir dans l’ombre des cloîtres : n'y avait-il pas dans ces souvenirs quelque chose de saint et de royal qui devait entourer de respect les demeures des solitaires?
Quoique l’esprit d’exaltation qui avait produit les croisades eût contribué à peupler un grand nombre de solitudes, nous ne savons pas néanmoins jusqu’à quel point les monastères purent à leur tour contribuer aux progrès des guerres saintes. Les déserts devenus fertiles par le travail des moines ne furent point exempts du tribut imposé pour la solde et l’entretien des armées chrétiennes. Un grand nombre de moines, malgré la défense du pape Urbain, quittèrent leur couvent pour suivre les drapeaux de la première croisade. Dans les autres expéditions, des cénobites, à l’exemple de l’ermite Pierre et de saint Bernard, exhortèrent quelquefois les fidèles à prendre la croix ; mais on ne vit partir pour l’Orient que ceux qui pouvaient se
• Orderk Viial,