LIVRE VINGTIÈME
venelle à commencer de l’année 1480, qu’il appelait dans sa bulle Voctave du siècle.
Avant la prise d'Otrante, l’Italie se trouvait plus divisée que jamus. L’ardeur des factions, les animosités qu’enfantait la jalousie, avaient tellement égaré les esprits, que plusieurs États, plusieurs citoyens ne voyaient dans une invasion des Turcs que la ruine d’un État voisin ou d’une faction rivale. Venise fut alors accusée d’avoir attiré les troupes ottomanes dans le royaume de Naples. On doit dire néanmoins que la présence du danger et surtout le récit des cruautés exercées par les vainqueurs d’Otrante réveillèrent dans tous les cœurs des sentiments généreux.
Sixte IV voulut profiter de cette disposition des esprits, et convoqua h Rome une assemblée solennelle à laquelle assistèrent les ambassadeurs des rois et des principaux États de la chrétienté. On fit un traité par lequel le roi de France s’engageait à faire marcher des troupes contre les Turcs, le pape à équiper trois vaisseaux, le roi de Naples, quarante ; le roi de Hongrie promettait cinquante mille écus d’or; le duc de Milan, trente mille ducats; Gènes, cinq vaisseaux; Florence, vingt mille ducats ; le duc de Fcrrare, quatre vaisseaux ; Sienne, autant; Lucques, un; le marquis de Mantoue, un; Bologne, deux. Dans la même assemblée, on fit d’autres traités auxquels aecédèrent la plupart des Étals de l’Europe; on prononça, en outre, une amende de mille marcs d’argent contre ceux qui manqueraient à leurs promesses '.
Cette disposition pénale, qu’on invoquait comme garantie des traités, annonçait assez que la plupart des États chrétiens manquaient de zèle et surtout de persévérance dans leurs entreprises contre les musulmans, et qu’ils ne tarderaient pas à oublier tout ce qu’ils avaient promis. D’autres intérêts, d’autres soins, occupaient l'Angleterre, la France et l’Allemagne. Les légats furent reçus partout avec respect , mais ils ne purent mettre un terme à la guerre élevée entre les Anglais et les Écossais, ni étouffer les germes d’une division toujours prête à éclater entre Louis XI et l’empereur Maximilien. Dans unt diète germanique qui fut convoquée, on fit, comme ii l’ordinaire, des discours pathétiques sur les calamités qui menaçaient l’Europe chrétienne; mais on ne prit point les armes.
• Aattlei eecitiicti., ail ann. U8I . - •
Les Ottomans, renfermés dans Otrante, n'avaient point, il est vrai, assez de forces pour s’avancer en Italie, mais ils pouvaient recevoir chaque jour des renforts. Après avoir levé trois années, l’empereur tui-c en rassemblait une quatrième dans la Bithynie, pour la diriger, selon les circonstances, contre les mameluks d’Égypte ou contre les chrétiens d’Occident. Quoique la chrétienté connût ces préparatifs, les peuples et les princes qui ne se croyaient point menacés revinrent à leurs divisions et à leurs querelles. Ils avaient enfin abandonné le salut du monde chrétien aux soins de la providence, lorsqu’on apprit la mort de Miihomet U. Cette nouvelle se répandit partout à la fois, et fut reçue comme la nouvelle d’une grande victoire, surtout dans les pays qui redoutaient les premières attaques des Ottomans. A Rome, où la crainte avait été plus vive, le pape ordonna des prières, (les fêtes, des processions, qui durèrent trois jours ; et, pendant ces trois jours, la pacifique artillerie du château Saint-Ange ne cessa de se faire entendre et d’annoncer la délivrance de l’Italie.
Cette joie, qui succéda à la terreur universelle, peint mieux que les longs récits de l’histoire l’ambition, la fortune et la politique du héros barbare de l’islamisme. Pendant le cours de son règne, cinq pontifes s’étaient succédé sur la chaire de saint Pierre; tous avaient déployé l’ascendant de leur puissance temporelle et de leur puissance spirituelle pour arrêter le progrès de ses armes, et tous moururent avec la douleur de voir s’accroître et s’étendre cet empire devant qui tout l’Orient tremblait et dont l’Occident avait sans cesse à redouter les invasions.
Les Turcs abandonnèrent Otranle, et la division qui éclata entre les fils de Mahomet fit suspendre pour quelque temps les projets ou les menaces de la politique ottomane. C’est ici que nous pourrons contenq>ler à loisir les jeux de la fortune, et que dans cette famille de conquérants, toutes les extrémités des choses humaines vont nous être données en spectacle. Le fils ainé de Mahomet ayant été proclamé sultan sous le nom de Bajazet II, son frère Gem, appelé par nos historiens Zezim ou Zizim , qui régnait sur le pays d’Iconium ou la Caramanie, voulut être associé à l’empire; il rassembla une armée pour soutenir ses prétentions; mais, vaincu par Bajazet et trahi par les siens, il fut obligé de fuir, et se réfugia dans Tile de Rhodes. Le grand maître, Pierre d’Aubusson, voyant tout le parti qu’on jiouvait tirer d’un pareil hôte, oublia les devoirs de l’hospitalité, et ne se fit