LIVRE VINGTIEME
aucun scrupule de retenir en sa puissance un prince qui s’était livré à' sa foi. Comme il craignait que le voisinage des Turcs ne lui permit pas longtemps de garder son prisonnier, il résolut de l’éloigner, et, sous divers prétextes, il le fit partir pour l’Occident.
Le prince musulman, accompngné 4e ses officiers et de ses serviteurs, arriva d’abord à Nice, où, selon la remarque d’une chronique turque ', on voyait beaucoup de belles femmes et quantité de jardins ''délicieux. Peu de temps après son arrivée à Nice, il fut conduit au bourg d’Exiles en Piémont, de là à Chambéry et à Saint-Jean-de- Maurienne, enfin au château de Rumilly, appartenant aux chevaliers de Rhodes. La présence du prince Gem excitait partout une vive curiosité; les seigneurs du pays, le duc de Savoie lui-même, s’empressèrent de visiter le fils du sultan qui avait pris Constantinople. Cet empressement éveilla les défiances des gardiens de Gem, qui se hâtèrent de le faire changer de demeure.
Les chevaliers de Rhodes prirent alors tant de précautions pour cacher leur prisonnier, que l’histoire peut à peine aujourd’hui suivre ses traces à travers les montagnes du Dauphiné, de l’Auvergne, du Limousin, et nommer les forteresses, indiquer les châteaux où il fut successivement enfermé; on sait seulement qu’il fut embarqué sur l’Isère et sur le Rhône, qu’il traversa un grand nombre de villes, qu’il habita plusieurs mois un château bâti sur un rocher, et qu’il resta deux ans dans un fort situé au milieu d’un lac. En vain le roi de Hongrie et le roi de Naples s’adressèrent au grand maître de Rhodes, et demandèrent qii’il envoyât le prince Gem en Italie ou sur les bords du Danube ; plus on insistait pour que le frère de Bajazet sortit des mains des chevaliers, plus ceux-ci redoublaient de surveillance. Le grand maître avait fait construire à Bourganeuf, dans le comté de la Marche, une tour que le prince musulman devait habiter. On y conduisit l’infortuné Gem ; ce fut là qu’il perdit toute espérance de recouvrer sa liberté, et qu’il se résigna sans murmures à son sort, charmant les peines de son exil et de sa prison par la poésie qu’il cultivait avec succès.
Les chevaliers de Rhodes étaient parvenus à dérober le prince Gem à tous les regards, mais sa captivité n’en faisait pas moins une vive
* mémoires da pnnee Gem, manusent tare, oat été tndails dans U BihUolhipi» dit Cniitidi*
par )l. Garrin do Tassf ; tes méiDolrcs, fort détaillés, oai été sans doute rédigés par quclqu'an de la soiie da piintc mBsoluuo.
36 llISTOinE DES CROISADES.
sensation. Quelques traditions populaires , de vieilles ballades conservées jusqu’à nous, montrent surtout le vif intérêt' que les dames de France prenaient à l’illustre captif. Deux des ofticicrs de Geiu s'étaient enfuis à la cour du duc de Bourbon, qui résidait alors à Moulins : si nous en croyons la chronique turque où nous pui.sons notre récit, le duc applaudit au projet que ces fidèles serviteurs avaient formé de délivrer leur maître, et donna vingt-quatre mille pièces d’argent pour le succès de l’entreprise.
On parlait souvent du prince musulman à la cour de France : on se plaisait à rappeler l’immense héritage qu’il avait disputé au sultan Bajazet et qui renfermait deux empires et onze royaumes. Le roi témoignait le désir de voir le prince Gem ; mais les ministres, dit la chronique turque, gagnés par le grand maître de Rhodes, disaient que le prince infidèle ne pouvait se résoudre à paraître devant un monarque chrétien, et que pour rien au monde il ne se déciderait à quitter la compagnie des chevaliers qui l'avaient amené en Occident. Lorsque Gem, de son côté, demandait à voir le puissant monanpic des Francs, on lui répondait que le roi de France ne pouvait south ir de musulman ni à sa cour ni dans sa capitale.
Cependant le nom de Gem n’était point oublié des soldats ottomans, et les inquiétudes de Bajazet annonçaient assez que son frère n’avait point encore quitté ce monde. Dans la crainte qu’on ne lui opposât un rival redoutable , il écrivit au grand maître de Rhodes pour lui déclarer qu’il avait fait suspendre les préparatifs d’une guerre contre les chrétiens. En reconnaissance du service que lui avaient rendu les chevaliers, il leur envoya des présents, parmi lesquels on remarquait un bras de leur patron saint Jean-Baptiste, trouvé dans la basilique de Constantinople. Des ambassadeurs du sultan se rendirent auprès du roi de Naples et du l oi de France, leur offrant toutes les reliques qui se trouveraient dans les villes conquises sur les chrétiens. Ils annonçaient de plus que leur maître avait le dessein de conquérir l’Égypte, et qu’il leur céderait volontiers le royaume de Jérusalem s’ils retenaient Gem en Occident. D.ms le même temps, le sultan du Caire envoyait au pape un des pères latins du Saint-Sépulcre, et de-
1 II existe encore quelques anciens romans qui parlent des amoars du prince Ccm et de U princefse de Sassenage. Les mémoires tores noos apjircnneot que le goavemeur d'on cliateao oü (iert riait euferme avait ooe tres-bellc Qlle« et qnc cette fille coofol niie passion |ioar le prince , qrl f Tdpondit. (YojeXi dans la BUfltothéque du CronaJes. 1a traduction de N. Gardo de Tassy.)
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