CHAPITRE XIII
DES SIEFS.
M a vu le cOté brillant de la féodalité ; il nous rosie & parler de l’état où gémissait le peuple des villes et des campagnes. L’homme réduit à la servitude n’avait aucune loi qui le protégeât contre l’oppression ; le produit de son travail , le prix de sa sueur, ne lui appartenaient point ; il était lui-méme une propriété qu’on réclamait partout, lorsqu’il venait à fuir son domicile. Enchaîné à la glèbe, il devait souvent porter envie à l’animal qui l’aidait à tracer des sillons, ou au palefroi, noble compagnon de son maître. Le serf n’avait d’autre espérance que celle que lui donnait la religion, et ne laissait à ses enfants que l’exemple de sa patience à souffrir. 11 ne pouvait faire ni un contrat pendant sa vie, ni un testament à l’heure de sa mort *. Sa dernière volonté n’était point reconnue par la loi, elle mourait avec lui. Pour excuser la barbarie de cet âge grossier, on a besoin de se rappeler le sort plus affreux encore des esclaves chez les Grecs et chez les Romains. Nous n’avons pas besoin de dire combien cet état de choses devait mettre d’obstacles au développement de l’industrie et des facultés sociales de l’homme. Aussi la plupart des campagnes étaient-elles couvertes de forêts, et le plus grand nombre de nos cités ne présentaient que l'aspect de la pauvreté et de la misère Lorsqu’on voit toutes les misères qui accablaient les serfs attachés à la glèbe, on n’a pas de peine à croire qu’un très-grand nombre de ces malheureux aient cherché un asile sous les drapeaux de la croix. Ceux qui furent faits prisonniers restèrent dans la servitude des musulmans, et leur sort ne fut pas trop changé. Il en périt sans doute une multitude innombrable, car n’étaient presque point armés,
• Fleory, H'uJdrê du frunçaîi, n® 17.
* Anton, dans son Bitloin de tècowmie ruraic e» a fiiit les recbttches les pios m-
notes snr TeUi des serfs sa moyen dge (t. Il, p. 449 et soiv.).
ils n’avaient ni vivres ni vêtements, et les seigneurs dont ils suivaient les drapeaux ne pouvaient pas toujours leur en donner.
Les serfs qui fixèrent leur séjour en Palestine durent être employés à cultiver la terre ; les assises de Jérusalem daignèrent à peine s’occuper de leur sort, et ne firent que consacrer leur esclavage en déclarant qu’on pouvait réclamer un serf ou un paysan fugitif comme un faucon. Nous avons peu de renseignements sur ceux qui revinrent en Europe ; l'histoire, qui n’omet aucune des circonstances du départ des pèlerins, garde presque toujours le silence sur leur retour. La dépopulation de plusieurs provinces dut améliorer le sort des serfs qui n’avaient point quitté leurs foyers : plus les hommes étaient nécessaires, plus ils furent respectés ; c’est ainsi que les croisades purent adoucir le sort des paysans dans les lieux qu’elles avaient dépeuplés; ce n’est pas lè un résultat dont l’humanité puisse s’applaudir. Boulainvillicrs dit que, si les croisades n’avaient pas fait partir une foule de serfs, il eût fallu plus tard les exterminer comme des bêles féroces '. Cette réflexion barbare n’est fondée ni sur la vérité, ni sur la raison : il est certain que, si tous les serfs partis pour la croisade étaient revenus, leur multitude eût été fort embarrassante, et que la société aurait pu en être troublée ; mais ce qui prouve qu’on ne trouvait pas un aussi grand bien au départ des paysans, c’est qu’à la troisième croisade on leur défendit de partir sans la permission de leurs seigneurs *. Le plus grand avantage que les croisades procurèrent aux serfs de la glèbe, ce fut la cessation momentanée des brigandages et la paix qui régnait dans les campagnes pendant tout le temps que durait une guerre contre les musulmans. La trêve de Dieu, qui était l’ouvrage du clergé et que les guerres saintes rendaient encore plus sacrée, plaçait sous la sauvegarde de l’Église le laboureur, sa charrue, sa herse et les bœufs compagnons de scs travaux.
La population des campagnes n’était pas toute composée de serfs : on y trouvait un assez grand nombre d’hommes qu’on appelait vilains, et qui n’étaient ni tout à fait libres, ni tout à fait esclaves. Personne Idans cette multitude misérable n’aspirait à l’indépendance , et le seul bien auquel pussent prétendre des hommes sans appui était de choisir leur servitude. Comme l’Église inspirait plus de confiance que les seigneurs, une foule d’infortunés s’étaient réfu-
’ H'Uttrt te fueien /tmnuaent de la France, lelt. V.
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LIVBE VINGT-DEUXIEME.
giés, en quelque sorte, au pied des autels, et vouaient leur liberté et celle de leurs enfants, soit à une église, soit à un monastère' dont ils espéraient la protection. Rien n’est plus curieux que les formules par lesquelles le clergé recevait ce sacrifice de la liberté individuelle. On félicitait les nouveaux serfs d’avoir préféré la domination de Jésus-Christ à la liberté du siècle; on ajoutait que servir Dieu c'était régner, et qu’wne sainte servitude était la véritable indépendance. Il fallait bien que ces paroles fussent en harmonie avec les mœurs et les idées du temps, puisqu’on voyait chaque jour une multitude d’hommes et de femmes accourir autour des monastères, et conjurer l’Église de les recevoir parmi les serfs de Jésus-Christ. Qu’ils se crussent, par là, beaucoup plus libres que les autres hommes, on peut s’en étonner aujourd'hui; mais n’y avait-il pas aussi une sorte de liberté à porter des chaînes qu’on avait choisies et qu’on s’était données soi-même?
D’après le fait que nous venons de citer, on doit croire que les serfs des églises ne firent pas de grands efforts pour être libres. Cependant le clergé prêcha quelquefois l’affranchissement des serfs; l’histoire cite plusieurs exemples d’affranchissements à l’époque dont nous parlons; mais ce n’étaient là que des exceptions, que des actes isolés. Rien n’était plus difficile que de briser les fers d’un homme ou d’une famille attachée à la glèbe : il fallait à la fois le consentement du seigneur, du suzerain et du roi. Le clergé lui-même ne pouvait donner l’exemple , car il ne lui était pas permis d’aliéner ses biens, et les serfs qui dépendaient de lui étaient sa propriété. Ainsi les affranchissements particuliers ne servaient pas plus la cause de la liberté que l’affranchissement des esclaves chez les Romains. Encore y avait-il dans l’ancienne Rome une législation pour les affranchis, tandis qu’il n’y en avait point sous les gouvernements féodaux.
Il ne fallait rien moins qu’une circonstance extraordinaire pour que les serfs des campagnes pussent obtenir la liberté. Les paysans d’une partie de la Zélande , chassés de leur territoire par le débordement de la mer, se réfugièrent dans la basse Allemagne, et obtinrent, avec l’indépendance, des marais à dessécher et à cultiver. D’autres paysans vinrent habiter les bords du Rhin , ravagés par les
' CefuI 4|0i $e lentUH serf d'on monascère Hait aaioor de son coo, lors de la passation da oentnt, ooe corde des cloches da monastère (Pasqaier, le* hcchercke* de lé Frncex tt« IM. Ci. XLI : DocangOt Gloeearium têiinUatie, an mot oblati). Ob Ut dans le SpkUige U • fAn&leurs chartes de semblables ohlatioQS. «
Vendes et les Slaves, et la liberté fut le prix de leurs travaux.
Quelques villes libres de l’Allemagne contribuèrent à l’affranchissenient des paysans de leur territoire. La même chose arriva en Italie et en Espagne, où le territoire des villes était considérable. En Angleterre, les paysans attendirent plus longtemps une amélioration à leur sort. Au reste, rien n’est plus difficile que de connaître avec exactitude les destinées que subit, pendant plusieurs siècles, cette multitude d'hommes qui couvraient les campagnes de l'Europe : au milieu des ténèbres du moyen ftge d’innombrables générations de serfs ont passé sur la terre, sans laisser de traces dans l’histoire. A peine trouvons-nous dans les vieilles chroniques et dans les actes de l’administration quelques lueurs éparses qui puissent éclairer ici nos recherches.
L’histoire ne nous montre guère les serfs que dans les moments d’agitation et de trouble, ou dans les grands désordres de la société, comme 1e soulèvement des pastoureaux , la révolte des paysans de Souabe, la jacquerie, et cette guerre civile qui, vers le commencement du seizième siècle , éclata en Hongrie à l’occasion d’une croisade contre les Turcs.
Un historien allemand rapporte que, sous le pontificat de Léon X et sous le règne de Ladislas II , on exhorta la nation hongroise à prendre la croix et les armes. Le légat du pape voulut que tout le monde fût admis à la croisade, et le roi y consentit malgré l'avis de plusieurs de ses conseillers. Bientôt accoururent sous l'étendard de la croix une foule de paysans qui avaient abandonné la culture des terres. La noblesse , qui voyait avec effroi toutes les campagnes abandonnées , employa la violence pour ramener les déserteurs , et la violence alluma la gueiTC. L’armée des croisés , presque toute composée de paysans, devenait chaque jour plus nombreuse; son chef, nommé par le roi, avait reçu du légat un étendard béni par le pape. Ce fut avec les signes révérés d’une guerre sainte et sous l’étendard même donné par l’Église que les paysans, qui avaient pris la croix, se mirent à ravager les terres des nobles, brûlèrent les chAteaux et commirent d’horribles cruautés. Cette guerre , ou plutôt cette révolution, qui fit couler des flots de sang, se termina dans les plaines d’Ulissia , où les paysans hongrois furent vaincus et leurs chefs faits prisonniers. Les nobles de Hongrie avaient été Irès-ef- Irayés de cette révolte; ils voulurent à leur tour effrayer les paysans.