‹ Histoire des croisadesChapitre 152 sur 213 · LIVRE VINGT-DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE VINGT-DEUXIÈME

et pour cela on inventa des supplices dont la seule idée fait frémir*.

A l’aspect de ce tableau , on se demande naturellement ce qui serait arrivé si de pareils mouvements avaient éclaté dans les grandes croisades de l’Occident. Que serait devenue l’Europe , si la multitude qui s'était levée à la voix de Pierre l’Ermite, au lieu de piller les juifs et quelques villes qui se trouvaient sur son passage , avait écrit sur les drapeaux de la croix le mot de liberté, et fait la guerre à la noblesse au nom de Jésus-Christ? Tout le monde sait que la pensée n’en vint alors à personne ; mais, si la jacquerie, qui éclata deux siècles plus tard, s’était trouvée en concurrence avec une croisade, si la révolte des pâtres et des villageois avait pu s’allier aux idées si puissantes des guerres saintes, qui pourra nous dire jusqu’où serait allée une révolution animée par un pareil mobile et secondée par de tels auxiliaires? Nous n’avons point do documents historiques qui nous prouvent que les grands et les seigneurs féodaux aient craint sérieusement une révolte des serfs pendant les croisades d’outremer; mais nous voyons du moins qu’on prenait alors des précautions, et qu’on se gardait bien surtout d’irriter ce peuple qui couvrait le territoire. Nous avons sous les yeux une charte par laquelle le comte de Forez, se disposant à partir pour l’Orient , défendait sévèrement dans fout son comté qu’on injuriât les serfs et qu’on donnât à qui que ce fût la dénomination d’esclave L’histoire loue la fermeté avec laquelle la reine Blanche défendit les paysans de Verrières, que le chapitre de Notre-Dame avait fait enfermer dans d’obscurs cachots*. On connaissait alors les revers de Louis IX, et la prudence recommandait de redoubler de soin pour que la multitude des villes et des campagnes ne troublât point la paix publique. Nous avons vu combien on mit d’abord de ménagements à réprimer le mouvement des pastoureaux; ce ne fut qu’après les plus grands excès qu’on se décida à les poursuivre. Tout nous porte à croire que, s’ils avaient eu des chefs habiles et qu’ils leur eussent obéi, ces attroupements de bergers et de paysans auraient facilement troublé un royaume ruiné par la croisade et privé de ses plus braves défenseurs. Ce qui sauva la France des plus grands désordres, c’est que les serfs, en s’armant pour le triomphe de la croix, ne songèrent

■ Voyez le ricit de celle ^eire diiu notre extrait d’Iitunlu ( AlAnMWfw da Crtiaiet).

* SpicUège dt d'Achir^, I. III, p. 630.

• L'ïbtie VeUy, Histoire de France, t. V, p. 109.

point à la liberté, et qu’en se soulevant contre l’oppression, ils n’invoquèrent point l’influence des idées religieuses.

Les paysans , épars sur le territoire , ne pouvaient former d’associations comme dans les villes. Ajoutons qu’ils étaient pauvres et abrutis par l’ignorance. L’amour de l’indépendance vient avec les lumières et surtout avec la richesse; voilà pourquoi il naquit d’abord dans les cités, et plus tôt dans les villes florissantes que dans les. autres. Vers le milieu du douzième siècle , beaucoup de serfs de la Belgique s’étaient enrichis et se confondaient avec les bourgeois ou les hommes libres. Un édit de Charles le Bon, comte de Flandre, qui poursuivait , comme à lui appartenant , les hommes entachés de servitude, jeta le trouble dans tout le pays. La honte d'étre serf ou de passer pour tel inspirait des passions si violentes , que le prévôt de Bruges , réclamé comme la propriété du prince , forma un complot contre lui et le tua dans la cathédrale en présence de tout le peuple. On ne voit rien de semblable parmi les serfs des campagnes, qui supportaient l’esclavage plus patiemment , et qui ne connaissaient pas du moins l'orgueil , père des grands crimes : toujours aux prises avec la misère , ils n’auraient su que faire de leur indépendance. Quand Louis X voulut que dans le royaume des Francs la chose en vérité fust accordante au nom, et qu’on donnât la franchise à cculx qui la rcquerroyent ' , à la condition de payer les droits de servitude qui revenaient à la couronne , on fut tout surpris de l'opposition qu’on rencontra, ou tout au moins de l’indifférence avec laquelle le bienfait royal était reçu, o 11 y avait des serfs , dit O une lettre du monarque , qui ne voulaient pas être libres , soit par « mauvais conseils, soit faute de bons avis » La chose nous paraît simple ; on voulait soumettre les paysans à la taille , et c’était la taille qu’ils redoutaient le plus. La liberté pour eux consistait à ne pas donner leur argent : quelle devait être leur surprise lorsqu’on leur demandait leur argent pour prix de la liberté ’ !

■ Louis X n’eot pis le temps de (aire eidcoter cette ordoonance, qo'Il araii donnée en ISIS. Pbillppe V, son frère et son soccessenr la publia de nonrean et dans les mêmes termes en UIS. [Ordonnancti det rvii de France, U I, p. 58S).

’ Spiciliffe de d’Acherp, t. 111, p. 707.

’ Au milico du quinzième siècle quelques serfs de Caulogne qui s'élaleot réfugiés en France lyant été rédamés par leur seiguenr, le parlement de Toulouse déclara que tout homme qui entrait dans le royaume en criaul France I devenait libre. Mézeral , qui rapporte ce fait, ajoute : Tet cet le fùp^nme de France, que eon air communique la Uberti à ceux qui le reepirent, et noa roi* eant ai augustes, qu'iU ne rifoent que sur des hommet libree.

Page 1