LIVRE VINGT-DEUXIEME
dépend.<incc dont on pouvait jouir, que plusieurs cités, plusieurs bourgs, dédaignaient les privilèges qui leur étaient offerts. H nous reste des chartes dans lesquelles les seigneurs féodaux invitaient euxniémes leurs vassaux à jouir de la liberté, tantôt en leur rappelant la richesse du pays', tantôt en parlant des avantages de l’industrie et du commerce. L’histoire nous offre l’exemple de plusieurs communes résistant au bienfait qu’on voulait leur imposer et plaidant contre les seigneurs pour rester telles qu’elles étaient’. La plus grande résistance aux idées dominantes vint du clergé, qui avait pour règle de n’aliéner ni ses terres ni ses droits seigneuriaux; encore voyons-nous plusieurs évéques donner des chartes aux communes sur lesquelles ils avaient un droit de juridiction, et diriger à la fois les fidèles dans la voie de la religion et de la liberté ’.
Un siècle après Louis VI, une opinion générale s’était établie que tout ce qui échappait au joug féodal tombait ou plutôt rentrait dans le domaine de la royauté*; d’après une autre maxime qui s’accrédita en même temps, tout ce qui ne dépendait que du roi était libre. Il résulta de la première de ces opinions que les monarques prétendirent avoir et qu’ils exercèrent réellement un droit de souveraineté immédiate sur toutes les communes; il résulta de la seconde que les communes, en se rapprochant du pouvoir royal, s’éloignèrent de tout esprit républicain qui aurait morcelé le territoire, divisé la société, et brisé l’unité politique si nécessaire à la gloire et à la grandeur de la France. Cette direction des esprits suffisait seule pour détruire la féodalité. Il est probable toutefois que personne dans le royaume, ni les
‘ Dans la charte tle cooiinane accordée ï la ville de Quin^jr, le seigneur rappelle % ses vassaux la beauté du paysage cl la fccondilé du sol. Celte cbarlc est do qtiaiorsieme siècle ; c'esl N. Buebon qui noos a commiiniqaê ce fait.
> Vers le milieu du quatoriiéme siècle, les babitanis de Pont«de>VaDx en Bresse aimèrent mieux tester esclaves que d'acheltr U prix d’argent les privilèges de la liberté. Le seigneur leur intenta au procès a ce sqjcl, et les :>errs de Pout«dc*Yaax obtinreut gain de cause.
* Lors de rétablissement de la commune de Noyon, Baodri, èvèque de cette ville, adressa è ses ouailles une lettre pastorale dans laquelle le prélat défend de porter atleinte è la commune et b scs reglements. Baudri termine son mandement par ces paroles : •• Que celui qui transgressera et < enfreindra la présente loi, subisse Texcommuniaiion ; qi>e celui qui, au contraire, la gardera « fidèlement, demeure sans fin «vec ceux qui babileot «Uns la maison du Seigneur. • ÀuMiet dê iVeiroA, l. XI, p. SOS. Voyez aussi le chapitre de ta commuue de Iteims, dans le deuxième volnmo de YHiiUoirt dë droit municipal, par M. Raynooard.
* On Ut dans one chronique que. le corme Guillaume ayant érigé en coromanc la ville d'Auxerre, do consentement do roi Louis VIII, revèque de cette ville vint se plaindre auprès du monarque d’une insUtaiioQ qoi lui enlevait une partie de ses droits. • Vous voulez donc ravir ï mol et à mes ■ beritiers la cité d'AuxerrcT • lui répondit Louis, irrité des remontrances du prélat. L'historien qni rapporte ce fait ajonie que le prince regardait comme siennes toutes tes villes où s’élaVüssaient des communes ( ÜUt. tfitcop. oM/rrf., Labbe, Nov. Dibl. maooscr., U I, p. 466),
rois, ni les seigneurs, ni les communes, ne comprenait la grande itAolution qui s’opérait; et c’est peut-être parce qu’on ne la comprenait pas qu’elle allait si vite. A la fin elle précipita tellement sa marche, que l’histoire a peine à suivre ses progrès, et qu'elle ne peut assigner la part qu’y eurent les croisades.
On s’afflige toutefois de la rapidité imprévoyante avec laquelle s’établissaient et se multipliaient les communes. Les grandes révolutions ne se préoccupent presque jamais que d’une chose à la fois, et se soucient peu surtout de consolider leurs propres oeuvres. La principale affaire était alors qu’il y eût beaucoup de communes libres; on s’inquiétait peu du reste. N’est-il pas fâcheux qu’à côté de ces libertés et de ces franchises qui semblaient naître d’ellcs-mêmes et de toutes parts, il ne se soit pas formé de sages institutions pour en diriger le développement et en assurer les bienfaits? Que de maux on aurait pu prévenir, si dans ce temps d'heureuses réformes il se fût élevé une forte aristocratie qui aurait pu tempérer l’action de la royauté et défendre la démocratie contre ses propres excès ! La fortune do la France n’y songea point, et personne n’y songea pour elle. Quel tableau que celui qui montrerait les suites de cette révolution jusqu’aux temps modernes, ((ui représenterait la monarchie sortant des ruines de la féodalité et succombant elle-même dans une révolution nouvelle ! Quel sujet de graves pensées pour l’historien, lorsque embrassant d’un coup d’œil rapide les temps anciens et les temps nouveaux, il voit les deux forces les plus agissantes de la société à la renaissance de la civilisation, la royauté et la liberté, marchant sans cesse l’une vers l’autre, se demandant réciproquement un appui, renversant toutes les barrières qui les séparaient, détruisant tout ce qui se trouvait sur leur passage; enfin, après plusieurs siècles d’efforts, arrivant à se rencontrer face à face sur les débris accumulés autour d’elles, SC prenant au premier aspect pour des ennemies, se déclarant la guerre, et tombant ensemble sur le même champ de bataille !
A Dieu ne plaise que je veuille présenter ici des images décourageantes, mais il n’est jamais inutile de rappeler les grandes leçons de l’histoire.