‹ Histoire des croisadesChapitre 17 sur 213 · LIVRE VINGTIEME · texte numérisé non relu

LIVRE VINGTIEME

iimndait qu’on lui livrftt le frère de l’empereur ottoman, qu’il voulait montrer à la tête de son armée dans une guerre contre les Turcs; il offrait au souverain pontife cent mille ducats d’or, la posses.sion de la ville sainte, et même la ville de Constantinople s’il parvenait à s’en rendre nuiltre. Averti par de si hautes promesses de l’importance qu’on mettait à la personne de Gem, Innocent VIII demanda au ro: de France que le prince musulman fût envoyé à Rome et confié k sa garde. L’ambassade turque et le légat du pape se trouvèrent dans le même temps à Paris. On conseillait à Charles VIII d’accepter les offres brillantes de Bajazet; mais il aima mieulx, dit son historien, se monstrer vratj fils de l’Église, et ne voulust pas préférer avarice à libéralité et loyauUc. Gem fut délivré de sa prison et conduit à Rome : le pape le reçut avec de grands honneurs, et lui donna une audience solennelle en présence des envoyés de la chrétienté. La chronique turque rapporte que le souverain pontife prodigua au malheureux Gem les témoignages d’une sincère amitié, et que dans une audience particulière le prince musulman et le père des chrétiens pleurèrent ensemble sur les vicissitudes de la fortune. Le dessein d’innocent VIII était d’engager le prince Gem à se rendre dans la Hongrie; ses légats prêchaient déjà la guerre sainte chez tous les peuples du Rhin, du Danube et de la Vistule. Dans une diète convoquée à Nuremberg, l’empereur Frédéric III avait proposé une expédition contre les Turcs, et le frère de Bajazet était annoncé aux soldats de la croix comme devant précéder l’armée chrétienne sur le territoire ottoman. Le pape renouvela ses instances auprès de Gem ; mais, dans les misères de son exil, ce prince avait appris à dédaigner les vanités de ce monde : les sceptres, les couronnes, la victoire même, n’avaient plus de prix à ses yeux; il ne montrait plus que des sentiments de modération et de paix dont on ne pouvait tirer aucun parti. Le pontife désespérait de l’associer aux entreprises des chrétiens, lorsqu’on vit arriver à Rome l’émir Mustapha-aga, envoyé par Bajazet. L’empereur ottoman solficitait l’amitié du puissant apôtre de la croyance d'Issa, et le conjurait de mettre tous ses soins à empêcher que son frère ne s’approchât des frontières musulmanes. On ne connaît point les conditions du traité qui fut conclu alors entre le pape et le sultan; il est probable qu’innocent VIII reçut des avantages proportionnés à l’importance du service exigé, et que le lier Bajazet consentit à devenir le tributaire du chef de l’ijiglise chrétienne.

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Le long séjour que Gem avait fait dans le royaume de France, l’ambassade et les promesses de Bajazct, avaient tourné les pensées de la cour et du peuple vers l’Orient. Plus le chef de l’empire ottoman avait montré d’alarmes, plus on se persuadait que le moment était venu de renverser sa puissance. On ne s’entretenait il la cour de Charles Mil que de la conquête de la Grèce, de la délivrance de la terre sainte, et c’était le frère de l’empereur turc qui devait ouvrir aux soldats chrétiens les portes de Byzance et de Jérusalem. A la même époque, le duc de Milan et plusieurs petits États d’au delà des Alpes, sans cesse occupés de troubler l’Italie et d’y appeler les armes étrangères pour accroître ou conserver leur domination, persuadèrent au roi Charles de faire valoir les droits de la maison d’Anjou sur le royaume de Naples. Leurs sollicitations et leurs promesses éveillèrent l’ambition du jeune roi, qui résolut de conquérir la Pouille et la Sicile et proclama le dessein d’étendre ses conquêtes sur les royaumes d’ürient.

La passion des armes, l’esprit de la chevalerie et ce qui restait dans les cœurs de l’ancienne ardeur des croisades, secondèrent d’abord l’entreprise du monarque français; on fit dans tout le royaume des prières publiques et des processions pour le succès d’une expédition contre les infidèles^

Quand Charles VIII eut passé les Alpes avec son armée, tous les peuples de l'Italie le reçurent avec les démonstrations de la joie. En même temps qu’on recevait les chevaliers français comme les champions de l'honneur des dames, on donnait à Charles le titre d’envoyé de Dieu, de libérateur de l'Église romaine et de défenseur de la foi. Tous les actes du roi tendaient à faire croire que son expédition avait pour objet la gloire et le salut de la chrétienté. B écrivit aux évêques de France pour leur demander les décimes de la croisade, a Nostre intention, leur disait-il dans ses lettres, n’est pas seulement pour le recouvrement de nostre royaume de Naples, mais est au bien de l’Italie et au recouvrement de la terrfi saincte'. »

Tandis qu’en deçà et au delà des Alpes les peuples se livraient à l’allégresse, la terreur régnait dans l’État de Naples. Alphonse s’adressait à tous scs alliés; il implorait surtout le secours du saintsiége, et, par un contraste singulier, tandis qu’il plaçait ses plus

* Yo;. les Vèmoiret dé Philippe de Coaùnes, les Mèmiree de yutenewe^ dans la Honelie Co/- Uctiom de* Mémoire* pour *trtir à PButoire de Fmeo.

grandes espérances dans la cour de Rome, il envoyait des ambassadeurs à Constantinople pour avertir Bajazct des projets de Charles VIII sur la Grèce, pour conjurer l’empereur musulman de l’aider à défendre son royaume contre l’invasion des Français. Le successeur d’innocent, Alexandre VI, que sa politique attachait à la cause des princes d’Aragon, ne voyait pas sans la plus vive inquiétude la marche triomphante du roi de France, qui s’avançait vers Rome sans rencontrer d'obstacles'. En vain il appela à son secours et les Etals de l’Italie, et les musulmans maîtres de la Grèce, en vain il essaya l’ascendant de sa puissance spirituelle : il se vit bientôt obligé de se soumettre et d’ouvrir les portes de sa capitale à un prince qu’il regardait comme son ennemi et qu’il avait menacé tour à tour de la colère du ciel et de celle de Bajazet.

Ainsi la guerre que le roi de France avait juré de faire aux infidèles commençait par une victoire remportée sur le pape. Entré à Rome, Chiu’les VUI demanda qu’on remit entre scs mains le prince Gem ; Alexandre VI, à qui la captivité du prince musulman valait un tribut annuel de la Porte Ottomane, s’enferma avec lui dans le chfttcau Saint-Ange, et ce ne fut qu’après un siège de vingt jours qu’il consentit à ce que lui demandait le roi de France. L’infortuné Gem, qui ne connaissait rien de la politique dont il était le jouet et dont il devait être bientôt la victime, se félicitait d’étre protégé par le plu.t grand roi de l’Occident, Charles plaignit ses malheurs, et les guerriers français se préparaient déjà à le suivre dans les riches contrées de l’Orient. Quoique la présence de Gem parût comme le signal des conquêtes qu’on allait faire, Charles ne négligea pas d’employer d’autres moyens, et parmi ces moyens le plus singulier sans doute fut d’acheter à prix d'argent l’empire de Constantinople. On a trouvé au siècle dernier dans la chancellerie de Rome un acte par lequel André Paléologue, despote d'Achaïe et neveu du dernier empereur grec, avait cédé au roi de France tous ses droits à l’empire d’Orient pour une somme de quatre mille trois cents ducats d’or. Un acte par lequel on achetait par-devant notaire un empire qu’il fallait conquérir nous

' SqIvidi le ioarsal de Rorebard, Alexandre VI envoya ao Tare Bajaiet son secrétaire George Bnizard , pour le prévenir qoe le ml de France méditait one expédition en Grèce et l'engager b défendre le roi de Naples contre tes Français. Draurd fut arrêté a son reionr, et Ton iroava sor lui les papiers qui renfermaient toutes les proposiilous de l'emperenr tore. La principale était qo’on se défit de Zîzim- Dajazet promettait pov oe service one grande somme d’argent. ( RaynaUU, ad ann. 1491.)

HISTOIUE DES CROISADES.

montre, d’un côté, quelle était la politique qui présidait à cette erpèca de croisade, et, de l’autre, quel était le prix que les Grecs euxmêmes mettaient alors à riiéritage de fxmslantin.

Pendant que Charles YIII prolongeait son séjour à Rome et qu’il s’occupait ainsi de régner sur la Grèce, le roi de Naples, Alphonse II, ahandonné à ses propres forces, en proie à la terreur et an remords, poursuivi par les plaintes des Napolitains, descendait du trône et ‘courait s’ensevelir dans un monastère de Sicile. Son tils Ferdinand, qui lui avait succédé, ne put, quoiqu’il eût chassé les Turcs de la ville d’Otrante et qu’il eût été proclamé le libérateur de l’Italie, ranimer ni le courage de rarmée, ni la fidélité des peuples. Depuis qu’on annonçait l’arrivée des Français, le joug de la maison d’Aragon paraissait chaque jour plus insupportable. Lorsque Charles eut quitté l’État romain, au lieu de rencontrer des armées ennemies, il ne trouva sur son chemin que des députations qui venaient lui oITrir la couronne de Naples. Bientôt la capitale le rcçnt en triomphe, et tout le royaume lui fut soumis.

La renommée ne tarda pas à porter dans la Grèce la nouvelle des conquêtes miraculeuses de Charles VIII. Les Turcs de l’Épire, frappés de terreur, croyaient à chaque instant voir arriver les Français. Nicolas Viguier ajoute que Bajazet eut un tel espouvantement, qu'il fit venir tout son équipage de mer au destroicl du bras de Sainct George, pour se sauver en Asie.

La présence de Gem dans l’armée chrétienne excitait surtout les alarmes des Ottomans ; mais la fortune avait épuisé tous ses prodiges pour la cause des Français. Ix prince musulman, que le roi de France regardait comme un instrument de scs victoires futures, ne devait plus servir qu’à lui montrer l’instabilité et la fin des choses de la terre. Ce prince, tombé malade à Terracine, mourut en arrivant dans la capitale de la Poiiillc, et, selon les expressions des Orientaux, après avoir vidé la coupe du martyre, il alla s'abreuver dans le fleuve de la vie éternelle'. On accusa de cette mort le pape Alexan-

* Gem , remis au roi de France le 98 Janvier, nioarut le 95 février suivant. Les uns accusèrent les Vénitiens de t’avoir fait empoisonner \ la sollicitation de Bajazet. D'autres prétcmlircnt que le pape avait livré ce prince attaqué d’on |>oi$on lent. IMiilippc de Comines dit que le bruit courait que ce prince avait été Ukiüè empoimné. La Relation turque des aventures de Gem prétend qu'un ^bicr, envoyé par le pape a la suite de l’armée de Charles VIII , Pempoisoiina en le rasant, mais que le poison n'agit qu’avec lenteur. Burebard, dont le manuscrit n’est point favorable au pape, dit que le prince Gem mourut à Capoue des suites de son inteinpéiaucc; il ajoute que les gens de U suite du prince rciilrércnt ensuite dans les bonnes grâces de Bajazet.

LIVRl- VINGTIÈME.

dre VI, à qui l’empereur ottoman avait promis trois cent mille ducats d'or, s'il aidait son frère à sortir des misères de cette vie. Nous aimons à croire que le pape sc coulcnta de laisser faire la justice de BaJazetj on se rappelle que le sultan avait envoyé à Home des anibassadeiu’s, et tout nous porte à penser que ces ambassadeurs ne restèrent point oisifs en cette occasion.

Les conquêtes de Charles VllI, qui jetaient tant d’alarmes parmi les Turcs , commençaient à causer de vives inquiétudes à plusieurs États chrétiens. Il se forma contre les Français une ligue dans laquelle entrèrent le pape, l’empereur Maximilien, le roi d’Espagne, les principaux États de l’Italie. A l’exemple de Charles VIII, cette ligue s’annonça comme devant faire la guerre aux Turcs ; mais son véritable dessein ne resta pas longtemps caché, car elle sollicita l’adhésion et les secours de Bajazcl. La politique, en cette occasion, ne craignit point de sacrilier des victimes chrétiennes pour cimenter une alliance avec les disciples du Coran. Les Grecs de l’Épire et du Péloponèse cherchaient à profiter de l’entreprise de Charles VIII pour secouer le joug des Ottomans. Un navire que montait l’archevêque de Durazzo, envoyé en Épire par le roi de France, et sur lequel, selon le récit de Philippe de Comines, estoient force especs, boucliers et javelines, pour bailler à ceulx avec qui il estait en intelligence, jut arresté par les Vénitiens, qui envoyèrent advertir les gens du Turc aux places voisines Le sénat de Venise fit arrêter les députés du Péloptonèse, et livra toute leur correspondance aux envoyés du sultan. Cinquante mille habitants de la Grèce périrent victimes de cette politique avide qui vendait ainsi la liberté et le sang des chrétiens.

D’un autre côté, l'inconstance des peuples, d’abord favorable aux armes du roi de France, et le mécontentement qu’inspire toujours la présence d’une armée victorieuse, changèrent tout à coup l’état des choses dans le royaume de Naples. Les Français, qui avaient été reçus

' On ne sera pas fâché de voir Ici Tofiiniün de Philippe de Comines sor la paissance de tUjazel. et sor i'espoir qu'on avait de la renverser. Cet historien éüit resté longtemps â Venise, et n'avait point cessé d’avoir des relations avec la Grèce « Le Tare, dit-il, csioil aossi aisé i troubler qu'avoit

• este le roi Mpkonte; car il estoit et est encore homme de nulle valeur. Tant de milliers de ebres- « liens grecs csioient si près de se rebeller, qn'on ne saoroU le penser... Tous ces pajs sont e/éo> « »0t9. tsdatoHs ci grecs, et fort peuples, qui apprenoient des DODvelIcs do rojr Citarles VllI par c leurs amis qui estoient i Venise et en Pouiile et â qui aussi Us cscrivoient, et n'attendoient que

• messages pour se rtMUr; et j fut envoyé de |far te roy un ardievcsqoe de Durasio, qui étoit « Afl’tniois... En Theuulie, plus de cinq mille .se fussent tournés et encore te fost prins Seulah. « Ce que je savois par Intclligenee et par le Migneur Contientint prince grec, qui plusieurs jours

• fut caché à Venise arec moy. •

a HISTOIRE DES CROISADES.

avec tant d’enthousiasme, devinrent odieux, et toutes les esjiérances se tournèrent vei-s la famille d’Aragon, qu’on avait abandonnée. Charles, au lieu de diriger ses regards vers la Grèce, les retourna vers la France. Tandis qu’il se faisait couronner empereur de Byzance et roi de Sicile , il ne songeait plus qu’à abandonner ses conquêtes. C’était un singulier contraste que le spectacle qui s’offrait à la fois des préparatifs d’une retraite et d'une cérémonie triomphale. Pendant que la noblesse, le clergé, tous les corps de l’État, venaient féliciter le prince victorieux, le peuple invoquait contre lui la protection du ciel, et l’armée française attendait en silence l’ordre et le signal de son départ. Le lendemain de son couronnement, et comme s’il ne fut venu à Naples que pour cette vaine cérémonie, Charles VIII partit accompagné de l’élite de scs chevaliers, et reprit ti-istemcnt le chemin de son royaume. A son arrivée en Italie , il n’avait entendu dans sa nuurche que des bénédictions et des hymnes de triomphe ; à son retour, il n’entendait plus que les malédictions des peuples et les menaces de ses ennemis. Il avait d’abord traversé l’Italie sans combat ; pour en sortir, il fut obligé de livrer une bataille, et il regarda comme une victoire la liberté qu’on lui laissa de ramener les débris de son armée au delà des Alpes.

Ainsi se termina cette entreprise de Charles VIII, qu’on voulut d’abord présenter comme une guerre sainte et dont les suites de\ inrent si funestes à la France et à l’Italie. Lorsqu’on s’occupait des préparatifs de cette guerre, il parut, comme nous l’avons dit plus haut, plusieurs écrits en prose et en vers dans lesquels étaient prédites de grandes victoires. Ces prédictions n’avaient pas seulement pour but d’exciter l’enthousiasme du j^euple, mais aussi d’affermir dans son entreprise un monarque faible et irrésolu. Lorsqu’on lit les chants et les hymnes des poètes, on croit voir les Français partir pour la conquête des saints lieux ; mais la scène change lorsqu’on revient à l’histoire. Il est évident qu’en celte circonstance les opinions religieuses, les sentiments de la chevalerie, ne furent que les auxiliaires d’une ambition imprudente et malheureuse. Au reste, celte expédition ne fut décidée ni dans le conseil des pontifes, ni même dans le conseil des rois. Au milieu des fêtes que Charles donnait à Lyon , de jeunes courtisans en conçurent tout à coup la pensée ' , avides de voir choses nouvelles et de faire choses de quoy il fust parlé d’eulx; le roi, qui

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* PhilinN: de Comioes.

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