LIVRE VINGT-DEUXIEME
vaieiil trouver place ; mais nous devons faire observer que toutes les causes ne se terminaient point par un combat ni par une épreuve, et que ces sortes de jugements avaient aussi leurs formalités qu’il fallait remplir. Nous ajouterons que beaucoup de procès se plaidaient devant la juridiction ecclésiastique, qui ne souffrait point que l’épée se mêlât de sa justice. Pour savoir ce qu’étaient les procès et les plaidoiries vers le milieu du douzième siècle, il faut entendre saint Bernard dans son livre De Considérât ione. Après avoir censuré avec amertume la manière de rendre la justice adoptée de son temps, l’abbé de Clairvaux s’adresse au pape Eugène, occupé lui-même jour et nuit de juger des contestations qu’on apportait à son tribunal de toutes les parties du monde chrétien. «J’admire, lui dit-il, comment vos oreilles « religieuses peuvent supporter les disputes des avocats, ces étemels « combats de paroles où l’innocence est souvent immolée, où le crime « trouve un sûr refuge, où la vérité perd toute sa candeur. Faites « taire, ajoute le cénobite, ces langues de vipères, qui distillent le fiel « de la satire et le poison de la calomnie ; fermez ces lèvres impures, « d'où découlent les Ilots de l’iniquité'. » Saint Bernard ne parle pas seulement ici des procès qui se plaidaient à la cour de Rome : il voit partout les mêmes abus, et dans sa colère sainte il supplie le chef de l’Eglise d’étouffer enfin le monstre de la chicane, de délivrer les fidèles de cette peste générale qui dévorait le monde.
Dans tous les conciles de celte époque, on répétait les mêmes plaintes. Jacques de Vitri, qui vivait au commencement du treizième siècle, juge les légistes avec plus de sévérité que saint Bernard -. 11 est probable que les avocats, tels que rhistoirc nous les représente, ne parurent point drns les croisades ; quels avantages auraient-ils trouvés à la suite de ces années où tout le momie était misérable, où la justice d’ailleurs devait se rendre d’une manière trop expéditive pour laisser place à de longues procédures? On se rappelle que dans la contestation relative aux dépouilles de la mosquée d’Omar, Arnould de Rohès exposa scs griefs devant les chefs assemblés, et que Tancrède plaida lui-même sa cause Les assises de Jérusalem recommandaient aux juges d’être sages, loyaux, bons justiciers; aux avocats et aux plaideurs d’avoir Vesprit sain, de n'estre doubtifs, ni
' De Connideratione^ liv. I, cb. X.
» Uat. rf'Orir»/. llv. II. ch. III.
* n^ool de Caen {Dibliolk^qnt des Croisades).
esbahiSf ni hastifs, de ne se trop corroucefy ne se trop esmouvoir en plaidant^.
Ceux qui profitaient de cet état de choses et qui formaient la classe la plus éclairée de la société, ne songeaient guère à réformer les abus; ceux qui maniaient l’épée n’y songeaient pas davantage , attendu qu’on ne pouvait impunément être injuste envers eux et qu’ils avaient ioujoui*s les moyens de se faire justice. La noblesse belliqueuse de l’Europe n’aurait point voulu surtout d’une justice qui u’eùt pas présenté une image de la guerre. Les barons ne pouvaient se faire à l’idée (jue la législation fût une sauvegarde pour la société comme pour eux-mêmes ; ils ne reconnaissaient une injustice que lorsqu’ils avaient à en souffrir, et le ressentiment personnel était le seul motif qui pût les animer à la poursuite des coupables. Avec ces mœurs et ce caractère, les barons ne pouvaient renoncer à l’usage des guerres privées, que les Francs et les autres Barbares avaient apportées avec eux en Europe. Chaque seigneur qui se croyait attaqué dans son honneur ou dans ses biens, prenait les armes pour défendre scs droits ou venger sa querelle. Tous les parents et les vassaux des deux parties belligérantes étaient obligés de prendre part à la guerre. Pendant plusieurs siècles, l’Europe fut désolée par ces guerres intestines. Les sanglantes discordes qu’on se transmettait de génération en génération, devinrent comme un état habituel pour lequel on invoquait des coutumes, des règlements; et, tandis que la société était sans lois, la guerre civile avait sa jurisprudence.
Il n’était pas facile de remédier à de si grands désordres. Gomment désarmer la force et la dépouiller d’une prérogative qu’elle était toujours prêle à défendre ? La société, telle qu’elle était alors, n’avait qu’une seule puissance capable de contre-balancer celle des passions guerrières qui désolaient l'Eiu*ope : c’était la force des idées religieuses et l’ascendant du christianisme. On invoqua contre les guen*es privées l’autorité des conciles; on fit parler les saints; on employa la superstition elle-même, on eut recours à des visions, à des révélations, à des prodiges. L’Église déploya toutes ses menaces, et lança toutes ses foudres. Ces moyens suspendirent quelquefois les progrès du mal, mais le principe de la discorde subsistait toujours. On obtint des seigneurs, non qu’ils renonceraient aux guerres privées, mais
‘ Voyex 1 Éclaircisscmeni sur les assises de Jérusalem, 1. 1 de oolre Histoire, p.