LIVRE VINGT-DEUXIÈME
([ifils les interrompraient pendant quelques jours de la semaine ; et tout le bien que put opérer la religion si puissante fut de faire adopter la trêve de Dieu C’est ici que les croisades secondèrent merveilleusement le zèle du clergé : toutes les fois qu’on déclarait la guerre aux musulmans, les discordes s'apaisaient tout à coup, comme par miracle, et rEuroi)e restait dans un profond silence devant l'éten- <lard de la croix.
On voit par là que le clergé était plus puissant sur les esprits {[lie les comtes et les barons ; aussi la juridiction ecclésiastique fit-elle des progrès rapides. En voyant d’abord le clergé prendre sous sa protection spéciale les veuves et les orphelins, l'étranger et le pauvre, les malades, les infirme'’., les lépreux, on dut croire que sa justice avait ((uelquc chose de la miséricorde de Dieu. Le privilège accordé aux croisés d’étre jugés d'après les lois ecclésiastiques , et le soin qu’on avait confié au clergé de veiller aux plus chers intérêts des pèlerins pendant leur absence, semblaient avoir placé tous les fidèles sous sa juridiction puissante. Comme la morale évangélique jwuvait être mêlée à tous les procès, on en tira la conséquence que la juridiction du clerç;é ou de l'Église était appelée à prononcer dans toutes les causes. Il faut ajouter que la juridiction ecclésiastique avait plus de régidarité dans ses formes que celle des seigneurs; et ce qui attira surtout la confiance des peuples, c’est que le glaive ne présidait point à ses décisions. Cette juridiction , avec tous les avant.ages dont nous venons de parler, acquit enfin une si grande influence et s’étendit tellement, qu’elle éveilla la jalousie de la noblesse française
Vers le milieu du treizième siècle, les seigneurs formèrent une ligue contre le clergé; et dans un manifeste qui nous est resté, ils demandèrent çu’on rendit enfin à César ce gui appartenait à César. Ils défendirent à leurs vassaux de se présenter devant les tribunaux ecclésiastiques , sinon pour cause d’hérésie , de mariage , d’usure, et menacèrent ceux qui leur désobéiraient de la confiscation de leurs biens et de la mutilation d'un membre, a Les clercs , ajoutaient-ils, « enrichis à nos dépens, seront ramenés à l’état de la primitive Eglise U et à la vie contemplative, nous laissant l’action qui nous convient <( et se réservant d’édifier les fidèles par des miracles qu’on ne voit a plus depuis longtemps *. o La noblesse se vantait d'avoir converti
' Voyez 5or la trêve de Dieo le Ut. I de noire Histoire.
* Mathieu Plri« des Croisades). La ebrooiqae de Matbiea Plris Tient d’être
les Guules pur ses armes, et reprochait aux enfants des serfs (c’est ainsi qu’elle appelait les ecclésiastiques) d’usurper le fruit de ses travaux et de se glisser comme le renard dans le pouvoir temporel. I^s croisades, dans lesquelles les guerriers se trouvaient alors chargés de convertir ou de combattre avec l’épée les hérétiques et les musulmans , pouvaient excuser cette prétention naïve des barons. Nous avons dit dans un chapitre précédent que le clergé et la noblesse , placés ensemble dans la hiérarchie féodale, devaient finir par se nuire l’un à l’autre : ce qui se passait alors est une preuve de cette vérité. Non-seulement le clergé avait sa juridiction, mais encore il était maître en quelque sorte de celle des seigneurs, qui ne pouvaient rien faire sans les clercs. D’un autre coté , les enfants des nobles possédaient un grand nombre de bénéfices ecclésiastiques, et l’aristocratie féodale s’enrichissait des biens do l’Eglise. Pour apaiser cette contestation, la cour de Rome menaça la noblesse de la priver des avantage.s qu’elle partageait avec le clergé, et les abus ou les usurpations réciproques restèrent comme ils étaient auparavant. Les chefs de la confédération formée contre la justice ecclésiastique ne tardèrent point d’ailleurs à partir avec saint Louis pour la croisade ; plusieurs y recueillirent les palmes du martyre; l’histoire ne dit point que ceux qui revinrent dans leurs foyers , ou qui étaient restés en Occident , aient fait de nouvelles tentatives pour limiter la juridiction du clergé.
Il nous semble qu’au lieu de faire entendre ainsi d’inutiles menaces, les comtes et les barons avaient un moyen plus simple et beaucoup plus sûr de conserver leur juridiction , c’était d’améliorer les lois et de conformer leur ju.stice à la marche générale des idées ; mais ils mirent trop de conliance dans leur épée, et, tandis qu’ils réclamaient les privilèges d’un ordre de choses qui allait cesser d’être , un ordre de choses nouveau s’établissait sans leur intervention et leur concours. Cependant les sociétés, qui marchaient de toutes parts vers des changements , étaient violemment agitées : les opinions nouvelles et les opinions anciennes se déclaraient une guerre opiniâtre; les peuples, qui ne croyaient plus aux pouvoirs qui tombaient en ruine, et qui ne croyaient pas encore aux institutions naissantes , semblaient tour à
duite (loar la première fois ’touf enlièrc en français par M. HuiUard-Breholles; c^lie tradurtion, qal forme Imii volumes In-ç», osl accompagnée de noies ei précédée d’une notice par M. le duc d^ Lojrnes, membre de l'IiisUtni. 1^ jeone et savant traducteur de celle grande chronique des Anglai:» a reoda un important service à ccot qui veoleut étudier l'Iilsioire du moyen âge.