CHAPITRE XVII
DE LA XAVIGATIOX ET DE COSIMEnCE.
PAXD les croisades eurent commencé, l’esprit de dévolioii, uni à celui du commerce, donna une direction nouvelle et plus étendue aux courses et aux travaux des navigaleum. Les habitants du Oancmarck parurent dans les mers de Syrie ; et des Norwégiens arrivés par la mer assistèrent à la prise de Sidon. On vit au siège de plusieurs villes maritimes de la Palestine des citoyens de Lubeck et de Brême. De toutes les côtes de l’Occident il partait alors des vaisseaux et des flottes qui transportaient des pèlerins, des vivres, des armes dans le royaume de Jérusalem et dans les autres principautés chrétiennes établies en Asie par les victoires des croisés.
Ainsi les navigateurs de tous les pays se rencontrèrent dans les mers d’Orient. Ce fut en quelque sorte sous les auspices de la croix que commencèrent à s’établir d’utiles relations entre les peuples maritimes de l’Europe. Dans le commencement du douzième siècle, une flotte de Pisans réunis à quelques autres Italiens, vint aider les Aragonais à conquérir les lies Baléares. Les navigateurs d’Italie connaissaient si peu les parages de l’Espagne, qu’ils prirent les côtes d’Aragon pour le pays des Maures. Cette première alliance entre des peuples éloignés fut l’ouvrage d’une croisade prêchée par le pape Pascal II, secondé d’un grand nombre de seigneurs et de chevaliers do la Provence et du Languedoc.
Les navigateurs de Lubeck, de Brême et du Danemarck, après avoir essayé leur force dans les voyages lointains, profitèrent de l’expérience qu’ils avaient acquise pour visiter les parages inconnus de la Baltique. Ces nouvelles entreprises présentèrent à leur zèle pieux et à leur ambition une mer plus voisine, et des nations sauvages qu’ils pouvaient soumettre à la religion et h leur empire commercial. Des expéditions maritimes se mêlèrent aux croisades précitées contre
les peuples livrés encore au paganisme. A l’aspect de la croix et du pavillon des navigateurs, de riches cites s’élevèrent, et des régions barbares commencèrent à connaître les bienfaits de la civilisation.
Ce fut .à cette époque que la navigation s’ouvrit une carrière nouvelle et vit s’agrandir le théAtre de ses utiles travaux. Rien ne pouvait favoriser ses progrès comme la communication qui s’établit alors entre la Baltique, la Méditeiranée, l’Océan espagnol et les mers du Nord. En réunissait les peuples dans la poursuite des mêmes avantages, elle multiplia leurs rapports, leurs biens, leurs intérêts, et redoubla leur émulation. Dans cette carrière ouverte à toutes les nations de l’Europe, les connaissances pratiques se rectifiaient, s’accumulaient, et se répandaient partout. On détermina la configuration des côtes, la position des caps, des ports, des baies, des Iles, etc. -, on explora le fond de la mer; on observa la direction des vents, des courants, des marées ; on s’éclaira sur tous les points de l’hydrographie, et bientôt sc dissipa l’ignorance du onzième et du douzième siècle, cette ignorance qui avait occasionné tant de naufrages que les chroniqueurs du temps des premières croisades racontent en frémissant, et dont ils ne trouvent la cause que dans la colère céleste '.
Nous parlerions ici de l’invention de la boussole, si l’époque do cette invention pouvait être indiquée d’une manière précise. Un passage de Jacques de Vilri que nous avons fait connaître dans les extraits des anciennes chroniques ne permet pas de douter qu’on connût, au temps des croisades, les propriétés de l’aimant, et que dès ce tcmps-là même les navigateurs en tirassent un grand avantage dans leurs courses lointaines; mais, d’un autre côté, rien ne prou\e qn’aloi's l'usage de la boussole fût général. On peut croire qu’une si précieuse découverte était encore un secret pour le vulgaire, et que ceux qui se trouvaient en possession de ce secret ne cherchaient qu’à en proliter pour leur intérêt, sans songer aux avantages qu’on pouvait en tirer pour les progrès de la navigation. Nous ajouterons ijue ce qui est arrivé pour la boussole est arrivé aussi pour la plupart des inventions de l’industrie, dont l’histoire peut rarement assigner l’époque, parce que leurs auteurs, par esprit de cupidité ou de jalousie,
* Foolchcr (le C\iarire$, dans un sièrlc où la scienre de la navigation (’lalt encore on mjrstêif poor les peurdes de roccldenl, semble n'avoir pas toot b fait étranger b la manière de diriger les naviiTS, à la connaissance des venis et des mers. Il dit lui-nièmc qu'il avait la les ouviages de Soliii. (Vojoi ta CkfonitiHC de Fouhhr, ch. LXXVlll et ch. LXXIX.)
’ Jacques do Vilri, CoU. de Doogars [BiùUolhégiie des Croisodee),