LIVRE VINGT-DEUXIÈME
ne les ont point divulguées, les ont même quelquefois dérobées a la connaissance de leurs contemporains.
L’architecture navale se ])errectionna pendant les croisades. On agrandit la forme des vaisseaux pour transporter la multitude des pèlerins. Les dangers attachés à des courses lointaines firent donner une construction plus solide aux navires destinés pour l’Orient. L’art de dresser plusieurs m&ts dans un même vaisseau, l’art de multiplier les voiles et de les disposer de manière à marcher contre le vent, furent l’heureux fruit de l'émulation qui animait alors les navigateurs.
A l’époque de la troisième croisade, la science nautique avait déjà fait beaucoup de progrès. Gauthier Vinisauf, historien du pèlerinage de Philippe-Auguste et de Richard, donne sur l’architecture navale chez les anciens et chez les modernes des explications savantes qui pourraient ajouter aux lumières du temps présent. Quinze ans après la troisième guerre sainte, des flottes nombreuses sorties des ports de Gènes et de Venise étonnèrent la Méditerranée; parmi lesnaviros qui portaient en Orient les compagnons du comte de Flandre et du marquis de Montferrat, l’histoire a remarqué un vaisseau si grand, (|ii’on l’appelait le Monde. Le Vénitien Sanuto, dans l’ouvrage intitulé Secrets des jidèles de la Croix, a consacré plusieurs chapitres à la construction des navires, aux moyens d’approvisionner et d’armer les flottes; les observations et les projets qu’il soumet au pontife de Rome, annoncent que l’art delà navigation était déjà très-avancé au commencement du quatorzième siècle.
Ainsi l’activité et le génie de l’homme triomphaient de tous les obstacles, commandaient aux éléments, et prenaient possession de l’empire de la mer. Mais au moyen âge cet empire, comme celui de la terre, était en proie au brigandage et à la violence. Les tempêtes, les vents contraires, les naufrages, n’étaient pas les seuls maux qui fussent à redouter dans de longs voyages : on ne connaissait sur toutes les mers que le droit du plus fort, et l’absence d’un code maritime ajoutait à tous les périls d’une longue navigation.
On sentit la nécessité d’une législation qui assurât les intérêts et la liberté des navigateurs ' ; ce fut l’Espagne qui en fournit le premier modèle. Dans le commenecment du douzième siècle, un code de droit maritime fut rédigé par les anciens prud’hommes de la mer de Bar-
* M. Pardessas a pablté co le premier folome d'an ouvrage iniitalé ColUclion icê lois WMritifiUi Bniirinret diz^Mitième iiècU,
celone. Ce code fut adopté ensuite par les Vénitiens, par les Pisaiis et les Génois, et sous le nom de consulat de la mer devint le droit commun de la Méditerranée et de l'Océan. Parmi les lois maritimes du moyen fige, l'histoire cite encore les ordonnances de Wisbxj, les jugements de Damme, et surtout les rôles d'Oléron, qu’on a regardés comme le type des autres législations. On ne sait point d’une manière certaine et précise quels furent les auteurs de ces codes, ni à quelle époque on les promulgua. 11 est probable qu’ils ne furent autre chose que les traditions qui avaient été conservées parmi les navigateurs, et qui devinrent des lois écrites fi mesure qu’on en reconnut davantage la nécessité Ml est permis de croire que les guerres saintes, sur tout lorsqu’on eut préféré la route de lu mer fi celle de la terre, contribuèrent aux progrès de cette législation maritime.il nous reste plusieurs règlements rédigés par Richard Cœur-de-Lion et quelques autres princes croisés, pour maintenir l’ordre sur leurs flottes Les Assises de Jérusalem renferment quelques dispositions qui avaient pour but d’assurer les intérêts du commerce maritime. Comme ces dispositions étaient faites principalement pour la terre sainte, elles portaient des peines très-sévères contre les navigateurs chrétiens qui fournissaient aux musulmans des armes et des munitions de guerre’.
Les siècles des croisades virent naître plusieurs autres lois (jui avaient pour objet de réprimer la piraterie et les crimes qui se commettaient au milieu des solitudes de la mer. L’exécution de ces lois dut sans doute rencontrer de grands obstacles. Chaque ville, chaque association, chaque particulier, en parcourant la Méditerranée ou l’Océan , pouvait se mettre en guerre avec tous ceu.\ qu’il trouvait sur .sa route ; dans des contestations qui n’avaient point d’arbitre, où la force était opposée à 1a force, la violence à la violence, quelle autorité pouvait faire respecter le droit des gens? D’un autre côté, comment atteindre ces pirates audacieux qui souvent n’avaient |>lus de patrie, et s’étaient voués fi passer une vie errante sur les flots, oii nulle puissance ne pouvait les atteindre 1 Afin de réprimer de criminels excès, les pontifes de Rome firent souvent entendre leur voix, et
‘ Os diverses ordonnjnees maritimes sont rapportées avec des commenuires et des esplicaticns daiu lé savaol oiimce de M. Pardessus.
* Benoit (le Pelerboroogh {Bibliothèque des Croisades),
^ M. Pardessas a dontté des extraits relaüls au droit mariliaie, da livre des Assises de Jèrs~ ssi.-m, p.375 et sniv.