‹ Histoire des croisadesChapitre 168 sur 213 · LIVRE VIXGT-DEÜXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE VIXGT-DEÜXIÈME

Il y avait , à cette époque , dans la môme ville de Tripoli et dans plusieurs villes de la Grèce un grand nombre de métiers de soie dont les produits devaient attirer l’attention des marchands et des pèlerins qui visitaient l’Orient. Vei*s le milieu du douzième siècle , Roger II, roi de Sicile, fit transporter à Palermc plusieurs de ces métiers : ce fut le fruit d’une expédition sur les côtes de la Grèce. Le mûrier se multiplia sous le beau ciel d’Italie , comme sous celui de la Morée, et celte utile conquête donna aux Siciliens la facilité de suipasser bientôt l’industrie des Grecs. Le principal atelier fut placé dans le palais des rois comme pour montrer la richesse et la magnificence de cet art nouveau.

Plusieurs inventions utiles nous vinrent à cette époque des contrées d’Orient. Quelques écrivains ont aflirmé que les moulins à vent étaient connus en Europe avant les croisades * j mais il faut considérer que cette invention a pu venir par les premiers pèlerinages en Asie, qu’on ne peut séparer des guerres saintes.

Tyr était renommée alors pour ses verreries^. Le sable qui se trouvait dans son voisinage donnait à la fabrication du verre une perfection qu’on ne connaissait point dans d’autres pays. L’usage du verre était beaucoup plus commun en Palestine qu’en Occident. Les Vénitiens durent prendre à Tyr l’idée de leurs belles verreries, si célèbres au moyen âge.

Les croisés, comme on l’a vu dans cette histoire, témoignèrent toujours une grande surprise en voyant l’explosion du feu grégeois ; mais, ce qui doit nous étonner, ils ne parurent point envier un si grand avantage aux musulmans. Les guerriers francs préférèrent sur le champ de bataille l’épée et la lance à un moyen de combattre qui semblait ôter quelque chose à la bravoure personnelle. Il est probable cependant que le feu gi’égeois donna à la fin l’idée de la poudre, invention funeste à l’humanité, mais qui mit une arme redoutable entre les mains de la société européenne menacée par les Turcs et par les Tartarcs.

On sait quels furent les transports des croisés lorsqu’ils virent pour la première fois des cannes à sucre dans le territoire de Tri-

' La chrouiqae de Dobùnic, de Wcnccslas Hagek, traduite en alIcmaDd par Jean Saoilcl. a essayé de prouver, p. iO et tl, que les moulins a vent ctaieut connus dans la Uoliùnic avant l'année 718. (Voyez Histoire de ta vie privée des Français, par Legrand d'Aussy, t. L, p. <42.)

* Guillaume de Tyr, liv. XIII, cli. III.

poli*. La plante en fut tranaportée en Sicile dès le milieu du douzième siècle; il n’est pas exact cependant de dire cju’elle passa de là dans le nouveau monde. Si les Espagnols transportèrent dans la suite la canne à sucre dans nie de Madère, on doit croire qu’ils la trouvèrent dans le royaume de Grenade, où les Maures l’avaient apportée d’Afrique. Mais il est aussi probable qu’on ne s’occupa de cette plante que parce que le goût du sucre s’était répandu , et que cette substance, qu’on tirait d’Égypte, devenait une branche imi>ortante du commerce. C’est ainsi qu’on peut en faire honneur aux croisades.

L’histoire naturelle, qui se lie aux progrès de l’industrie et de l’agriculture, s’enrichit alors de quelques notions utiles. Non-seulement les climats éloignés échangèrent leurs productions végétales, mais quelques circonstances des croisades procurèrent à l’Europe la connaissance de plusieurs animaux de l’Afrique et de l’Asie. Nous avons dit que les mameluks d’Égypte envoyèrent à saint Louis un éléphant, dont le monarque français fit présent au roi d’Angleterre ^ Peu de temps après la première expédition de Louis IX, Bibars envoya à Mainfroy, fils de Frédéric II, plusieurs prisonniei*s mogols avec leurs chevaux, qui étaient de race tartare. Parmi les productions orientales que les ambassadeurs égyptiens étaient chargés d’offrir au roi de Sicile, on remarquait une girafe, animal qu’on n’avait jamais vu jusqu’alors en Occident

A côté des grandes émigrations des peuples qui passaient de l'Orient en Occident , il est curieux de voir les plantes et les fleurs changer aussi de climat et passer d’Orient en Europe tantôt portées dans la panetière des pèlerins, tantôt transplantées de proche en proche, s’avançant de jardin en jardin, de province en province. Nous avons déjà parlé du maïs ou blé de Turquie, envoyé en Italie par Boniface de Montferrat, après la prise de Constantinople la prune de Damas fut apportée à peu près dans le même temps en Europe par un duc d’Anjou, qui avait visité Jérusalem 11 n’y a point de chaumière en

' Foulclicr de Oiarlres [Bibliothèque iet Croisadet).

* Voyei le liv. XVI de notre Histoire.

* De Sainie-Palaye, Mémoires hisloriques sur la chasse, première partie, cite la chasse royale composée par Charles IX, dans laquelle U s’agit d'une race de cliiens gris, originaire de Tartarie, rapiwrtee en France par Louis IX.

* M. Crègori, dans on mémoire lu à la Société d’agricotiorc, a cité des faits qui viennent i l'appui de notre opinion au sujet de l’introduction du mais on F.uropo.

‘ On croit que c'est aussi aux guerres d’Oricni que noos devons les renoncules. (Voyc* la prélice do Traité des renoncules, par le P. d'Ardeune. )

MVRE VINGT-DEUXIEME.

Europe qui ne connaisse aujourd’hui les échalotes, qui tirent leur nom et leur origine d’Ascalon. Dans toutes les contrées de l’Occident, on retrouve des productions exotiques que les traditions populaires font venir de l’Asie avec les croisés, et les observations recueillies à ce sujet sont si nombreuses, qu’un de nos savants a eu la pensée de publier une Flore des Croisades.

On a pu juger, par ce que nous venons de dire dans ce chapitre et dans celui qui précède, que la géographie avait dît faire des progrès h l’époque des expéditions en Orient. Avant les croisades, cette science était tout à fait négligée et inconnue; îi Paris on connaissait à peine la Bourgogne, en Boiuçogne on regardait Paris comme un pays fort éloigné. Les croisés qui suivaient Pierre l’Ermite ne connaissaient point les noms des villes d’Allemagne et de Hongrie qu’ils traversaient; ils éprouvèrent une défaite à Semlin, et les chroniques contemporaines qui en ont parlé se contentent d’appeler cette cité hongroise Malleville, ou la ville du malheur.

Si les Francs connaissaient é peine leur propre pays, quelle devait être leur ignorance pour les contrées de l'Orient t On en peut juger par la nécessité où ils étaient de prendre des guides parmi les Grecs, dont ils se défiaient, et par leur embarras extrême toutes les fois que ces guides les abandonnèrent. Plusieurs armées chrétiennes périrent faute de connaître les lieux où les conduisait la victoire. On voulait trouver dans la Palestine et dans l’Orient tous les lieux qu’avait nommés l’Écriture; et, sans consulter les habitants du pays, on cherchait encore cette Babylone dont les ruines mêmes ont péri; on donnait ce nom tantôt à Bagdad, tantôt au vieux Caire, l’une et l’autre bâties par les musulmans.

Une chose remarquable, c’est que sur plus de deux cents chroniques du douzième et du treizième siècle qui parlent de l’Égypte, nous n’en avons trouvé qu’une seule dans laquelle il soit fait mention des Pyramides'. Jacques deVilri, qui avait longtemps séjourné en Syrie et qui parait avoir eu toutes les connaissances qu’on avait alors, répète dans sa description de l’Orient les fables d’Hérodote, telles que l’histoire des Amazones et celle du Phénix. On ne peut s’empêcher de rire de la naïve crédulité de Joinville, qui nous dit gravement dans

■ ArnaDld de Lutnek elle one telirc d'un nitoié de Frédéric I qui séjourua au Caire et Til in rrramidcs. Jacques de Viirl. qui a copié celle ieilre sans en clier l'auicur, omet le passage où 1rs l’iraniides sont dccriles, ou plaiél indiquées.

histoihe des croisades.

ses mémoires que les arbres du paradis terrestre produisaient la cannelle, le gingembre, le girofle, et qu’on péchait ces épiceries dans les eaux du Nil, où elles étaient portées par les vents

Les croisés, toujours occupés de combattre, n’avaient pas même la pensée d’étudier les pays conquis par leurs armes. Cependant à leur suite, la religion et le commerce, conduits l’une par l’envie de répandre l’Évangile, l’autre par l’espoir d’amasser des trésors, s’ouvrirent quelques routes nouvelles, et recueillirent d’utiles notions sur l'Orient pendant les croisades. Les missionnaires envoyés par la cour de Rome et par saint Louis parcoururent les plus vastes régions de l'Asie ; le commerce les suivit ou les devança dans ces courses lointaines. Les relations de Rubruquis, d’Asselin, de Jean Ouplan de Carpin, de Marc-Pol, renferment des obseiTations dont on reconnaît encore aujourd'hui la vérité et l’exactitude.

On doit ajouter que les croisés, qui partaient de toutes les contrées de l’Europe, apprirent à se connaître entre eux sous l’étendard de la croix. Les peuples ne furent plus étrangers les uns pour les iutres, ce qui dissipa l’ignorance où ils étaient sur les noms des villes et des provinces de l’Occident.

Les cartes géographiques de cette époque ne donnent ni la conliguration du globe, ni l’étendue des pays, ni la position et les limites des empires : elles se bornent à retracer par des désignations vagues ce qui frappait le plus les voyagems, les curiosités de chaque contrée, des animaux, des édifices, des hommes diversement vêtus. Nous avons eu sous les yeux une mappemonde qui se trouve jointe à la chronique de Saint-Denis, et qui parait avoir été faite dans le quatorzième siècle : comme dans les cartes modernes, on n’y trouve point marqués les quatre points cardinaux, mais sur les quatre côtés sont écrits les noms des principaux vents, au nombre de douze. Jérusalem, selon l’opinion du temps, est placée au centre des trois parties dn monde connu : un grand édifice surmonté d’une croix représente la ville sainte. Autour de cette reine des cités, l’auteur de la

> « Qaaml celof (leDve enlrc en Egipte, il ; a gens tons expers et arcoosiomez, comme vous dh> < riez les pcschcors des rivières ilc ce pajr^y qui an soir jeiical leur retz aa neuve et es rivières ;

• et au malin souvent y trouvent et preimcnl les esplceries qu’on vent eu les parties de pardeva

• bien cbiercmcut et an pois, comme cancUe, gingembre, ruliarbc, glroHe, lignum, aloôs, et plu-

• sieors bonnes choses; et dit-on an pays, que ces choses la viennent de paradis terrestre, ainsi « comme le vent abat es forets de ce |iays le bois sec ; et ce qui chiet en ce fleuve l'eau amene , et

• les marchands le recueillent, qui le nous vendent au pois. • (Joinville, deuxième partie, p. 36» edii de Uucange.)

Page 1