LIVRE VINGTIEME
était lui-même sans expérience, se laissa facilement entraîner, et l’esprit aventureux qui avait provoqué la guerre fut le même qui dirigea toute l’entreprise et qui en amena les revers.
La politique ou plutôt la trahison de Venise ne l’avait point préservée de la colère de Bajazet, qui lui déclara la guerre. Les Vénitiens perdirent alors Méthone , Coron , plusieurs autres villes sur les côtes de la Grèce ; le secours d’une flotte envoyée par la France et par l’ile de Rhodes, ne put les faire triompher des Turcs, qui avaient en mer deux cent soixante et dix vaisseaux. Les États de l’Europe étaient toujours divisés entre eux. En vain Alexandre VI entreprit de rétablir la concorde : la défiance qu’inspirait son ambition personnelle devait alTaiblir l'autorité de ses conseils ; on ne voulut point recevoir ses légats en Allemagne ; le clergé français et le clergé de Hongrie n’écoutèrent point ses exhortations, et refusèrent de payer les décimes de la croisade. Un fait qui montre la décadence du pouvoir pontifical, au moins pour les croisades, c’est qu’une simple décision de la faculté de théologie de Paris suflit alors pour renverser tout l’appareil des menaces et des foudres de Rome. Il faut dire ici, à la louange du pontife, que la résistance des princes et des évêques n’excita jamais sa colère et ne découragea point son zèle. A la fin, il réussit à former une ligue entre la France, l'Espagne, Venise et Rhodes : cette ligue s’engageait à mettre en mer une flotte nombreuse à laquelle le pape devait joindre scs vaisseaux. Alexandre VI exhortait en même temps les Hongrois à prendre les armes, et luimême promettait de se mettre à la tête des croisés. Enfin, dans une diète qui se tint à Metz, l’empereur Maximilien, sollicité par le pape, prit la croix et fit le serment de conduire une armée contre les infidèles. L’historien Nauclère parle de plusieurs prodiges qu’on aperçut alors et qui paraissaient comme le signal et le présage d’une gueire formidable, a On voyait, dit ce chroniqueur, dans les églises, sur les places publiques, dans les maisons, des croix rouges et noires sur lesquelles se remarquaient des taches semblables à des gouttes de sang. » L'annaliste de l’Église parle de plusieurs autres prodiges qui annonçaient les volontés du ciel, a L’empereur Maximilien, ajoute-til, n’en fut point frappé ; car il ne s’occupa que de chercher des ennemis à la république de Venise, toujours en guerre avec les Turcs. » Pendant ce temps, les soldats de Bajazet continuaient de ravager la Hongrie et la Pologne, pénétraient dans l’Illyrie, et s’avançaient vers
les frontières de l’Italie et de l'Allemagne. Tous les efforts du pape furent inutiles; Alexandre VI mounit sans avoir pu diriger ni une flotte ni une autre armée contre l’empire ottoman.
Nous avons montré comment et par quelles causes s'était affaibli l’esprit des croisades. Vers la fin du quinzième siècle et le commencement du seizième, deux grands événements achevèrent de détourner l'attention de l’Occident. L’Amérique venait d’être révélée à l’ancien monde, et les Portugais avaient doublé le cap de Bonne- Espérance. Sans doute que les progrès de la navigation pendant les guerres saintes, avaient contribué aux découvertes deVasco de Gama et de Christophe Colomb. Mais ces découvertes, lorsqu’elles furent une fois connues en Europe, occupèrent entièrement cet esprit entreprenant et aventureux qui avait si longtemps entretenu l’ardeur dos expéditions contre les infidèles. La direction des esprits, les vues de la politique, les spéculations du commerce, tout fut changé; et l’on vit alors la grande révolution des croisades sur son déclin , se rencontrant en quelque sorte avec la révolution nouvelle qui naissait de la découverte et de la conquête d’un nouveau monde. La première de ces révolutions avait enrichi plusieurs peuples maritimes; la seconde devait les ruiner et en enrichir d’autres.
Les Vénitiens, maîtres des anciennes routes du commerce de l’Inde, furent les premiers à s’apercevoir des changements qui s’opéraient et dont les suites devaient leur être funestes. Ils envoyèrent secrètement des députés au sultan d’Égypte , intéressé comme eux à combattre l’influence des Portugais. La députation de Venise engagea le sultan du Caire à s’allier avec le roi de Calicut et quelques autres puissances indiennes, pour attaquer les flottes et les troupes du Portugal. La république se chargea d’envoyer en Égypte et sur les côtes d’Arabie des ouvrière pour fondre du canon , et des charpentiers pour constmire des vaisseaux de guerre. Le monarque égyptien, qui avait les mêmes intérêts que Venise, entra facilement dans le plan qu’on lui proposait ; et, pour arrêter les progrès des Portugais dans l’Inde, il voulut d’abord leur inspirer des craintes sur les lieux saints, qui avaient été longtemps et qui étaient encore un objet de vénération pour tous les fidèles de l’Occident. Il menaça de ruiner de fond en eomble l’église du Saint-Sépulcre, de jeter nu vent les cendres et les ossements des martyrs, de forcer tous les chrétiens de ses États à renier la foi du Christ.