‹ Histoire des croisadesChapitre 171 sur 213 · LIVRE VINGT-DEüXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE VINGT-DEüXIÈME

naquirent et se manifestèrent en môme temps que le pieux enthousiasme qui entrainnit les peuples en Asie. Ck;tte exaltation, cette vague impatience des esprits , qui avaient armé l’Europe pour des croyances et spiritualisé en quelque sorte la guerre elle-même, ne devaient-elles pas éveiller l’intelligence de l’homme et mettre en action toutes ses facultés? Comment expliquer autrement cette multitude d’écoles qui s’élevèrent alors dans tous les royaumes de l’Occident, ces universités de Paris, de Bologne, de Prague, d’Oxford, de Salamanque, dans lesquelles accoururent tout à coup plus d’étudiants qu'on n'en avait vu autrefois dans Athènes, en Égypte, et dans aucun pays du monde ' ?

Ce fut d’abord pour l’enseignement de la théologie qu’on avait élevé les plus célèbres écoles; mais, comme on exigeait qu’un théologien connût la grammaire, la logique et la rhétorique, il en résulta que toutes les études furent encouragées à la fois. Les avantages accordés aux universités sutTiscnt pour montrer combien les rois et la société elle-même mettaient alors de prix aux progrès des lumières. Les universités , fidèle expression d’un siècle avide de savoir et de liberté, étaient comme des cités littéraires qui avaient leurs chartes, leurs privilèges, et se trouvaient investies des mêmes droits que les communes. Quelquefois même l'autorité des rois fléchit devant leurs prétentions, et leur indépendance alla jusqu’à l’impunité du désordre. Le roi d’Angleterre , Henri 11 , voulut prendre pour arbitre dans une atfaire importante la cour des pairs de France , le clergé gallican . ou les suppôts des écoles de Paris^. Presque tous les monarques français , depuis Philippe-Auguste, n’avaient cessé de protéger l’université de Paris, le plus bel ornement de leur capitale et de leur royaume; la protection de Louis IX se montra plus active et plus généreuse que celle de ses prédécesseurs. Nous laisserons parler l’histoire contemporaine. « Dans une sanglante querelle, dit Guil- « laiiinc de Nangis, qui s’éleva entre les bourgeois et les clercs de « l’université de Paris , ceux-ci quittèrent la capitale , ce que voyant O le roi saint Louis , il fut grandement affligé que l’étude des lettres a et de la philosophie se retirât ainsi de son royaume. Le roi recom- « manda donc aux étudiants de revenir, et, lorsqu’ils revinrent, il a leur fit donner une pleine et entière satisfaction par les bourgeois ,

' Expressions de Goilbome le Bretoo.

* Ilis/oire iWàrtire de ia Frejitf. Ditcoort sor Titat des leUres lu Ircizlcme tiède.

a les comblant de toutes sortes de prévenances et de bontés, » Le chroniqueur applaudit à la générosité éclairée de Louis IX, et ne craint pas (le dire que, si le trésor de la sagesse eût été enlevé au royaume de France, le lis, emblème de la royauté, aurait beaucoup perdu de son éclat r o Car les rois , ajoute-t-il , avaient coutume de porter une « couronne de (leurs de lis peint à trois feuilles , comme pour annona cer clairement cpie la foi , la science et la chevalerie brillaient a plus dans le royaume de France que dans tous les autres pays du O monde ' . a

Ce ne fut pas l’étude des lettres romaines qui fit alors le plus de progrès. On peut s’étonner que dans une société qui s’avance vers la civilisation , les hommes ne commencent pas toujours par les idées les plus simples, et qu'ils se jettent dès l'abord dans ce (ju’il y a de plus compliqué et de plus ditlicile à saisir. Nos bons aïeux , cherchant à secouer le joug de la barbarie, commencèrent par les abstractions de la métaphysique, et les hautes questions des sciences morales occupèrent leur raison naissante. On se passionnait pour ces discussions où les maîtres et les disciples pouvaient, chaque jour , sinon trouver la vérité , au moins faire parade de leur habileté et de leur savoir. C’est alors que reparut Aristote , semblable à ces constella- I tions qu’on a perdues de vue pendant plusieurs siècles , et qu’on retrouve tout à coup sur l’horizon. Traduit , selon quelques savants , (le la langue des Sarrasins, attaqué avec chaleur, défendu avec passion , tour à tour autorisé et proscrit par les paiies et les conciles, protégé enfin par Thomas d’Aquin et par les disciples de Dominique et de François d’Assise, le philosophe de Stagire régna dans l’école , et balança quelquefois l’autorité de l'Écriture et des pères de l’Égli.se. Il n’entre point dans notre sujet de rappeler les vifs débats qui s’élevèrent alors sur le libre arbitre, ni les longues querelles des réalistes et des nominaux , ni ces interminables combats soutenus avec les armes de la parole et le glaive de l'argumentation. Il semble que dans un siècle où tout se décidait par la violence, l’esprit ait voulu avoir son espèce de guerre ; de même que l’épée dans les affaires du monde était alors toute la justice, le syllogisme victorieux fut pour les écoles toute la vérité, toute la raison

' Cbroniquc de GuHIaiime deNangis. an lîJO. SpiciUie de i’XcJerg, t Ut

• On lit cea mois dans un Traité ecclésiaMlque cuiitem(K>rain : Gramnudkêj rhdoneëi nmlilaiii fuhu Inter eepntnnnl cUiici (S/ieil. de d'Ackert, 1. 1).

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