LIVRE VINGT-DEDXIEME
Cette passion des disputes avait deux inconvénients : celui d’en- ■courager l’esprit de contradiction et celui d’exalter l’ainour-proprc des docteurs. L’esprit de contradiction fit naître de nouvelles hérésies, et ramoup-propre blessé des maîtres et des disciples ne craignit point d’invoquer contre elles le glaive des guerres saintes. Dans la j)reinière expédition en Asie, nous avons vu des pèlerins, armés du bourdon et de la panetière, menacer les royaumes d’Arabie et du Coran : cette confiance des pèlerins avait passé dans l’esprit des fougueux athlètes de la philosophie scolastique ; c’est alors que de savants argumentateurs , pleins de mépris pour les années de la croix , voulurent triompher des infidèles par la seule force de leur dialectique; c’est alors que les papes eux-mêmes, dédaignant la chevalerie chrétienne ou n’espérant plus ranimer l’enthousiasme pieux des guerriers, adressèrent aux princes musulmans des messages remplis d'arguments et de subtilités à l’aide desquels ils croyaient les vaincre et les soumettre à la foi du Christ. Nous avons fait remarquer plusieurs fois, dans l’histoire des dernières croisades , cette présomption des docteurs et cet orgueil de l’école, qui furent un des caractères distinctifs du treizième et du quatorzième siècle ' .
On peut juger par ce que nous venons de dire que la philosoplûe scolastique ne fortifia pas toujours les croyances religieuses, et qu’elle favorisa peu l’essor des véritables lumières. On doit dire néanmoins que, si elle égara quelquefois l’esprit humain , elle n’arrêta pas tout à fait sa marche : elle exerça les facultés de l’homme, et par cela même elle servit à leur développement. Dans les conunencements des sociétés, c’est moins l’égarement de l’esprit que son inaction qui retient les peuples dans les ténèbres de la barbarie.
La science qu’on cultiva le plus après la théologie scolastique fut la jurisprudence. La connaissance du droit civil et du droit cano-
' Mathieo Piiis raconte au fait qui caractérise i lui seul l'esprit de Técole. Il s’agit de Simoo de Toarnai> célèbre théologien üq treizième siècle. Un jour que ce ihéotogien. dans une leçon britlaiila et profonde, avait étuoDé ses auditeurs par la maniéré dont il avait parlé du mystère de la sainte Trinité, on le supplia de rédiger par écrit cette l^on, afin qtic lant désolations heureuses ne fus* sent point perdues. Alors, dit Mathieu Piris, Simon de Tounui fut tellement infatué de lui-mème, qu'élevant les yeux au ciel et riant aux éclats, il osa s’exprimer ainsi : O I JcsHlet [Jesale, Jésule) 1 dant la quation qu( jt rien* de /rai/cr, combien j’ai confirmé et exallita loti Si je foulai* faire U méchant et combattre te» doctrine*, Je *aurai* irouter de* raUon* et de* argument» plug fort* pour te* ébranler et le* déIruire.Ceh dit, ajoute Mathieu Pâris, il se lut comme étant sans langue ; Simon devint uon-seolcment muet, mais encore idiot et ridicule, et fut un objet de risée pour sou audiioire. Le ebrooiqueur ajoute que ce miracle servit i réprimer l’orgucU et rinsoleoce oes scolAsUqacs.
nique offrait de grands avantages à ceux qui la possédaient, et devenait le chemin de la fortune et des honneurs. Innocent III, Innotent IV, Honorins III, Grégoire IX', et plusieurs autres pontifes, durent îi l’étude approfondie des lois les moyens d'étendre et d’agrandir leur pouvoir. Dans plusieurs écoles de France et d’Italie, on vit briller des professeurs qui enseignèrent les lois des Grecs et des Romains. On invoqua le nom de Justinien comme on avait invoqué celui d’Aristote ; mais les lumières que répandirent les plus célèbres jurisconsultes restèrent trop longtemps concentrées parmi les savants, et furent comme les premiers rayons du crépuscule, qui n’éclairent que les lieux élevés. La diversité des codes, la multiplicité des commentaires et des gloses, devinrent en certaines occasions une dilliculté de plus. L’anarchie s’était introduite dans l’ordre judiciaire, parce qu’on manquait de lumières législatives ; elle subsista encore par la multitude des opinions diverses et des explications contradictoires. La justice, il est vrai, commençait a perdre ses formes barbares ; mais la chicane, au milieu de la confusion des lois et des coutumes, trouva peut-être plus de moyens d’cmbaiTasser les juges et de compliquer les procédures*. Ce fut alors que le droit de juger rievint le prix de la patience ou du laborieux savoir, et que le pouvoir judiciaire tomba tout à fait entre les mains des légistes, ou plutôt de cette chevalerie es lois qu’on appela dans la suite la noblesse de robe.
Les autres sciences, telles que la chimie, la physi(|no, les mathématiques, avaient fait peu de progrès pendant les croisades; on nt‘ connaissait guère l’algèbre et la géométrie que dans leur application à l’architecture, à la mécanique et à l’astronomie. Ce fut à cette éf)oque que s’introduisit en Europe l'iisagc des chiffres arabes’, qui n’étendit point, il est vrai, la science des nombres, mais qui en facilita beaucoup l'étude. L’astronomie aurait pu être cultivée avec succès pendant les guerres saintes: l’Orient fut le berceau de cette science,
' En 1151. Gr^lion pablia, sous le (ilrc de df^crel. nu rcraeil de decisions pontiflcalcs. Qaaire* vingls ans plus tard, Grégoire IX chargea Raimond de I*i*gi>arürl, dominicain espagnol, de reeneii* hr (ouïes les bulles ou décrétales qui avaient été écrites depuis la publication du Code de Gratien.
> Le légal Robert de Courçoit, dans le concile tenu â I*aris en lâiü. Inlcniit au.\ abliés. au\ prieurs, aux moines et aux préires, les fonciion.s de juges, d'assesseurs, d'avocats, de témoins, etc. Cette défense fut rcuoaveice |>ar Huiiorlus lil, limocenl IV et Alexandre IV {liai, liltèr.de lé France^ I. XVI. p. T9).
^ On croit que l>onard Fibonais de Pise est le premier Earopéco qni ait connu les ebiffres traites; il les rapporta de ses voyages on Orient, et les employa dés 120^ dans un traité Inütuk Li^'raMe [llhi. htlir, df la France, t. XVI, p. 1U).