LIVRE VINGT-DEDXIÈME
lueurs d’érudition se montrèrent à la suite des Latins victorieux. Les chroniques de Saint-Denis nous racontent comme tin événement remarquable que, dans l’année 1255, un médecin nommé Guillaume apporta des litres grecs de Constantinople. Lorsqu’on eut renoncé à l’espoir de vaincre et de soumettre par les armes la croyance des Grecs, on consentit à apprendre leur langue pour les convertir ; les missionnaires de l’Église de Rome étudièrent la langue d’Homère et de Platon pour la conversion des Grecs, comme ils apprenaient les langues de l’Asie pour la conversion des Turcs et des Tartares. Sous le règne de Philippe-Auguste, il s’établit è Paris un collège de jeunes Grecs auxquels on enseignait les dogmes de l’Église romaine, et qu’on envoyait ensuite prêcher l’orthodoxie latine en Orient *.
On n’étudiait guère que la langue latine en Occident. Cette langue y était la langue des conciles et des pontifes, elle était celle que l’Église universelle avait adoptée dans ses prières et dans ses cérémonies. Sans le christianisme et la langue qu’il avait conservée, l’histoire de l’antiquité, ses leçons, scs lumières, tout aurait péri. La religion chrétienne, dit un écrivain anglais. Jeta en quelque sorte un pont sur le chaos, et rapprocha les deux époques de la civilisation ancienne et de la civilisation moderne L’étude de la langue latine fit de grands progrès à l’époque de la première guerre d’Orient ; l’abbé Guibert, dans une lettre adressée à l’évéque de Boissons, vante l’esprit d’émulation qui animait ses contemporains, et s’étonne de l’ardeur qu’on mettait à étudier la grammaire et la rhétorique non-seulement dans les cités, mais dans les bourgs et les campagnes. Le même auteur nous dit dans la préface de son histoire que les lumières qui se répandaient de son temps lui imposaient l’obligation d’orner son style et de raconter avec élégance les exploits des héros de la croix Cependant la langue des Latins ne garda point la pureté qu’elle avait encore au douzième siècle, et les dernières croisades n’eurent pas des historiens aussi corrects, aussi élégants que les trois premières.
En parlant de la littérature du moyen âge, nous n’oublierons point cette éloquence sacrée dont les inspirations ranimèrent si souvent
* LeboDof, Êi<u det iciences, p. 34. On envoyait alors de Jeunes Grec* à Paris, couime on y envole aajoord’but do jeones Cbinols ; ils étadiaieni la théologie catholique, et retonnialent ensaite dans Icnr pairie pour prêcher la foi romaine.
* ilallam, VEnropc ah moyen âge, t, IV, p. 413.
* L'abbé Colbert, CoU. de Btmgara, t I, p. 467.
l'enthousiasme des croisades. On se rappelle les prédications de Pierre l’Ermite, et l'eiret miraculeux que produisaient ses discours aiir lu multitude des tidèles. Parmi les orateurs à la voix desquels l’Europe se leva contre l’Orient, l'histuire contemporaine cite avec «iloge Jacques de Vitri, Olivier Scholastique, tous deux célèbres par leur savoir et leur talent oratoire. Elle a célébré aussi ce Foulques de Neuilly, qui lit tant de conversions, et dont l’éloquence inculte prêcha la croisade qui fonda l’empire latin de Byzance. Tous ces prédicaleure eurent une grande influence sur les hommes de leur temps ; mais auctin n'égala le génie de saint Bernard, qui maîtrisa son siècle par le seul pouvoir de ses paroles, et que l’Europe croyait inspiré on ne sait'par quels oracles'. Les légendes sont remplies des miracles qui accompagnèrent scs prédications en France et en Allemagne ; mais la plus grande de toutes les merveilles était sans contredit l’autorité de ses discours, cette puissance de persuasion devant laquelle tout semblait fléchir, comme si le saint oniteur eut répété les paroles de Dieu lui-même et qu'il eût parlé des hauteurs du ciel. La plupart de ses discours ne sont pas venus jusqu’à nous ; mais on peut au moins en juger par les lettres qu’il écrivait dans le même temps aux fidèles qui n’avaient pu l’entendre. Qui pourrait surtout lire sans émotion cette apologie qu’il adressa au pape Eugène*, et dans laquelle il justifiait avec le Ion et l'inspiration des prophètes la mission qu’il croyait avoir reçue de Dieu ?
Nous avons fait connaître les exhortations des papes dans les conciles de Clermont, de Latran, de Lyon et de Mantoue. On a vu avec quels accents pathétiques les chefs de l’Église s’exprimaient sur les malheurs des chrétiens opprimés par les musulmans. On trouverait peut-être plus d’éloquence encore dans les lettres et les circulaires que les pontifes adressaient aux fidèles. Nous avons vu dans une bulle de Grégoire VIII comment le père des chrétiens déplorait les calamités qui affligèrent la terre sainte, lorsque après la bataille de Tibériade, après la perte de la vraie croix et la destruction de l’armée chrétienne, les troupes de Saladin se répandirent partout comme les flammes d’un vaste incendie ou les flots d’une mer débordée.
Dans une lettre adressée à l’archevêque de Rouen, Innocent IV ne s'exprime pas avec moins d’éloquence en parlant de la captivité de
* Cbroniqae àts SUtm ( Biblioib?qiu des Croisades ).
* L’apologie de salut Ocruard a été eopièe en ciiUer par Baronias, ad uo. I U9.