LIVRE VINGT-DEUXIEME
saint Louis et de la douleur des peuples d’Occident. o Ah ! Seigneur, « s’écrie le pontife, comment tant de guerriers valeureux sont-ils « tombés dans les batailles? Voilà que le glaive des impies s’est enivré « du sang des justes et s’est rassasié de leur chair ! Le fer du Sar- « rasin barbare a dévoré la nation que la piété avait conduite sous « tes drapeaux ! les plaines sont encore humides du sang qui a coulé « pour toi ; la pourpre du sang de tes martyrs brille sur le sol de « l'Orient; leurs corps gisent sans sépulture, abandonnés aux oiseaux 8 du ciel et aux animaux du désert... Seigneur, tous les enfants de 8 l’Église versent des larmes; les cris de la douleur retentissent sur a tous les chemins ; le deuil est peint sur tous les fronts ; chacun 8 baisse ses yeux vers la terre ; il ne sort de la bouche dos chrétiens 8 que des paroles lugubres *. » Nous pourrions rappeler d’autres lettres d’innocent III, d’IIonorius IV, et surtout de Pie II, qui passa sa vie à prêcher la croisade contre les oppresseurs de la Grèce. On voit par ces exemples qu’en s’adressant aux passions dominantes l’éloquence avait emprunté leur vivacité et leur génie. Il n’est pas jusqu’aux simples chroniqueurs qui ne se montrent éloquents en déplorant la servitude de Sion et qui, dans les harangues qu’ils font prononcer aux chefs des croisés, n’offrent quelquefois des modèles de l’art oratoire. Il s’en fallait de beaucoup que l’éloquence des écoles et du barreau fût alors aussi avancée que celle qui s’adressait ainsi aux soldats de Jésus-Christ, et dont la noble mission était de prêcher en présence de la belliqueuse Europe la délivrance de Jérusalem et la conquête du saint toml>eau.
La poésie devait être encore jiliis en rapport' avec le siècle merveilleux des croisades. Les troubadours qui floiissaient dans le douzième siècle ne négligèrent point les exploits et les aventures des croisés. On entend sans cesse leur voix se mêler à celle des orateurs sacrés, et leurs peintures poétiques se confondent souvent avec les narrations de l’histoire. On remanpi.iit parmi les chevaliers de la croix un grand nombre de troubadours et de trouvères. Nous avons cité la romance de Raoul de Coucy’, et les vers dans lesrpiels Thibaut, comte de Champagne, annonçait son départ pour l’Orient. On peut ajouter à ces noms illustres ceux de Guillaume, comte de Poi-
' LcUres d’Innoc«nl IV ( BiblMki^ue dt* Creitadti),
- Nous avons donné an extrait do vieux roman du châtelain de Concf, qui vient d'étre traduit eu tiioçais (tar N. Cnipcirt [Dibliofhfque de* Croiiudt»),
tiers ; de Pierre Mauclerc, comte de Bretagne ; de l’empereur Frédéric H; du duc d'Anjou, frère de saint Louis, etc. De pareils exemples étaient propres à éveiller l'émulation des poètes; et, comme la plupart composaient leurs vers dans la langue française, cette langue, qu’on parlait à Jérusalem, à Constantinople, dans la Grèce, dans toutes les villes chrétienne» d’Orient, dut l’emporter alors sur tous les idiomes contemporains'.
U n’est pas aisé de savoir quelle fut l’iniluencc des croisades sur la poésie des troubadours, qu’on nommait le yai savoir. On sait que la littérature provençale, consacrée surtout à la galanterie et aux plaisirs de la paix, touchait à sa décadence vers la fin des expéditions en Orient. Les trouvères, qui parlaient la langue du nord de la France, firent entendre des chants plus graves et plus en rapport avec les grandes révolutions du moyen âge ; on se plaisait à représenter des scènes héroïques, et dans les compositions des poètes, les nôms de Godefroy, de Tancrède, de Richard, de Saladin, se trouvèrent mêlés à ceux de Roland, de Charlemagne et des chevaliers de la table ronde.
On ne vit jamais une génération plus disposée à croire aux prodiges. Ce fut alors que s’accréditèrent parmi les traditions poétiques des peujilcs du Nord, les fables ingénieuses de l’Orient et celles de l’Armorique, dont le mélange forma une mythologie nouvelle Les événements des croisades et les exploits de la chevalerie contribuèrent beaucoup à entretenir dans les esprits le goût des récits merveilleux. Tandis que <lans les écoles on imitait l’antiquité grecque et latine, il se formait dans les châteaux une autre littérature, une littérature contemporaine, qui n’employait guère que les idiomes modernes et qui s’adressait à l’imagination vive et crédule des sociétés naissantes : des narrations chantées ou débitées par des ménestrels, des lais inspirés par la tristesse ou par la joie, des chants où respiraient la passion de l’amour ou celle de la gloire, charmaient la cour des seigneurs et des barons. On célébrait les exploits et la mort du roi Arthur, les cnchan-
* l’n aoteor florcniio do ireizlème lûède, appelé Branelio Uiini, préféraU la langue fnuçaise. parre qu'il en irouvail laparUure plus delictUe. Un certain J/or/mo da C<in4/« écrivait ou traduisait en français un morccan d'bisloire vénitienne; ü expliquait sa prédilection particulière pour la langue fnnçaisc, en disant que la lanyve françoise tort parmi le monde et est plus dèlUaile à lire et h oir que nutte autre titt. de la France^ l. XVI, p. 159).
’ Les romanciers du luoycQ âge puisèrent tour 5 tour dans les neliom amoricaUies eldans les eootes orientaux. (Voyez De la Hue, ifrcA. sur les Bardes armoricains.)