‹ Histoire des croisadesChapitre 179 sur 213 · LIVRE VINGÏ-DEÜXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE VINGÏ-DEÜXIEME

lements de Merlin, les merveilles de la forêt de Brochiliant habitée par les fées bretonnes. Les chevaliers racontaient eux-mêmes leurs combats, leurs périls et tout ce qu’ils avaient appris dans leur vie errante*. Au milieu de ces nobles assemblées, on se plaisait surtout à entendre ceux qui revenaient de la croisade; les pèlerins de Jérusalem avaient toujours beaucoup de choses à raconter, et l’histoire de la guerre sainte commençait ainsi dans les manoirs des seigneurs. Par la greffe Dieu! s’écriait le comte de Soissons sur le champ de bataille de Mansourah, nous parlerons encore de cette journée en chambrée devant les dames*. Lorsque Villehardouin racontait en français, ou plutôt dictait dans le ramage de son pays la conquête miraculeuse de Byzance par les guerriers latins, il avait sans doute la pensée que cette histoire serait lue et écoutée dans les châteaux de Provins et de Troyes. Le sire de Joinville avait souvent parlé, à la cour des rois de France, des vertus, des exploits et des malheurs de Louis IX, et tout nous porte à croire que la reine Marguerite engagea le bon sénéchal à écrire ce qu’elle avait entendu raconter non-seulement pour honorer la mémoire du saint roi, mais aussi afin que les narrations qui l’avaient charmée tant de fois ne fussent pas perdues pour les âges suivants.

Il est fâcheux que les romanciers et les poêles de ces temps reculés n’aient pas imité plus souvent qu’ils ne l’ont fait l’héroïque simplicité de Villehardouin et de Joinville. Qu’y avait-il de plus favorable à la poésie, et surtout à la muse épique que le siècle des croisades? Quelques auteurs latins du douzième siècle ont entrepris de célébrer les expéditions des croisés en Orient’; mais dédaignant les merveilles de leur sujet et les mœurs de leur temps, ils se traînent servilement sur les traces des anciens, et ne savent que répéter ce qu’ils ont vu dans Homère ou dans Virgile. Les romanciers qui ont parlé des croisades n’ont jamais essayé de peindre les prodiges des guerres saintes, et nous montrent partout les chevaliers de la croix aux prises avec des dragons impétueux, des griffons et d’autres monstres qu’ils ont imaginés*. Je ne puis me défendre de rappeler à ce sujet un trait rap-

* Dans les cours cl dans les cbâlcaux, les chevaliers étaient obligés de débiter une histoire. Des Clercs assermentés consignaient dans des registres les exploits de chaque chevalier, tels qu’il les racontait lui-roéme. Cet asage s'est maintenu jusque sous Charles VH ( De Sainte-I^laje, second .'Mémoire sur la chevalerie).

s Joinville [Elit, de S. Louis].

^ Foulques, Giloade Paris {Dibliolkè^ue des Croisades).

* Gandor de Douai, l'auteur du roouo de Godefroy de BooillOD (Bié/io/iUftM des Croisades)^

porté par les chroniques de celle époque. Le jour que se li\Ta la bataille de Bouvines, la métropole d’Auxcrrc dédiée & saint Germain.fut livrée aux flammes. Tous les habilnnts étaient dans une grande désolation ; dans leur désespoir, plusieurs s'adressaient au saint luimême, et lui demandaient pourquoi il avait laissé brûler son église: le patron d’Auxerre apparut alors îi quelques fidèles, et leur dit : Ce jour-là, mes enfants, j'étais à Bouvines. Nous avons sur cette victoire qui sauva la France un poème latin composé par un auteur contemporain, mais il ne nous dit rien de saint Germain d’Auxerre ; plusieurs poètes modernes ont pris la bataille de Bouvines pour sujet de leurs chants; on peut leur reprocher le môme oubli. Quel merveilleux cependant |iouvait loucher davantage des lecteurs français? Ne peut-on pas dire ici que l’intérét de l’éjiopée est resté il la simple histoire, et que nos bons chroniqueurs sont les véritables poètes du moyen âge? L’auteur de la Jérusalem délivrée a fait d’heureux emprunts il nos vieilles chroniques, et, s’il les avait mieux connues, nous trouverions peut-être aujourd’hui plus de charme encore et plus de vérité dans son poème. L’enfance ou la jeunesse des peuples a toujours des souvenirs attachants, surtout dans les sociétés qui vieillissent; et pour une civilisation avancée, le spectacle même de la barbarie peut parailrc quelquefois jwétiquc. Rien n’est plus naturel que ce retour sur le passé, et c’est ainsi que dans la vie humaine, lorsque la froide expérience a glacé nos sens et flétri nos cœurs, nous aimons à revenir par la pensée vers l’âge des illusions et des liassions gciuTeuscs.

Nous regrettons sincèrement que notre littérature du moyen âge n’ait rien produit qui pût la faire vivre dans l'avenir, cl que riiistoirc de l’esprit humain n’ait pu nous parler du siècle dos croisades comme elle nous parle du siècle de l’ériclès et du siècle d’Auguste. Sans doute que les anciens, dont l’imitation a enfanté plus tard tant de men cilles littéraires, nous offraient de parfaits modèles dans tous les genres, mais, en se passionnant pour les Grecs et les Latins, les peuples modernes dédaignèrent peut-être trop leurs propres antiquités pour celles de Rome et d’Athènes, k l’étude des chefs-d’œuvre qui n’étaient pas notre propre gloire ne se mêlait point la pensée des aïeux, et les lumières qu’ils nous ont données n’ont rien ajouté il notre patriotisme. Quel intérêt, quel prix auraient eu pour nous les souvenirs de la patrie, s'ils eussent été retracés par une littérature

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