‹ Histoire des croisadesChapitre 180 sur 213 · LIVRE VINGT-DEÜXIËME · texte numérisé non relu

LIVRE VINGT-DEÜXIËME

formée d’après les mœurs de la nation et qui aurait en quelque sorte commencé avec la nation elle-même!

Mais, puisque la littérature et la civilisation de l’Europe devaient commencer par l’imitation ou l’étude des anciens, il faut convenir que le moyen ûge nous a beaucoup mieux servis par ce qu’il a conservé que par ce qu’il a produit. Quel ami des lettres, en parcourant les annales des siècles ténébreux, n’a pas tremblé pour les chefsd’œuvre de rantupiité? Qui n’a pas éprouvé un sentiment de reconnaissance pour ces hommes studieux qui s’occupaient sans relâche de nous transmettre le dépôt que les âges précédents leur avaient confié, et qui s’en occupaient tandis (juc l’Europe était troublée par toutes sortes de fléaux, tandis que les peuples agités croyaient assister aux derniers jours du monde? Les muses profanes se retirèrent avec la piété dans la solitude, et trouvèrent dans les cloîtres un asile sûr. Transcrire, corriger, soigner des manuscrits, était pour les cénobites une occupation glorieuse. « L’œuvre des copistes , disait le prieur M d’un couvent de Chartres, est une œuvre immortelle; ce travail ne « passe point, et le temps ne peut le détruire’. » Un savant solitaire du douzième siècle comparait un cloître sans bibliothèque à une ville de guerre sans arsenal Dans plusieurs monastères il y avait des jours destinés h prier pour ceux qui avaient donné ou écrit des livres. Ainsi les trésors littéraires des anciens temps ne manquèrent jamais de gardiens, et ces gardiens les ont conservés jusqu’à l’époque où l’imprimerie devait les protéger à jamais contre les ravages de la guerre, de la barbarie et du temps La conservation des chefsd’œuvre produits par les anciens fut un des plus grands miracles des siècles barbares, et l’Église latine, qui garda un si précieux dépôt, pourrait être comparée à cette arche du déluge (|ui sauva du naufrage univei’sel toutes les merveilles vivantes de la création.

Vers la tin des croisades, et quand les Turcs furent maîtres de Constantinople, les savants, exilés de leur patrie, vinrent s’établir en Italie, et les chefs-d’œuvre de la Grèce, qu’ils firent connaîti*e aux

' Goigucs, prieur de Cliarircs, Di quadriparllto exercUio cellœ. La transcription des roanoscriis était l’occopation pariicaliérc des luoiues de Chartres ( Voyez Ddcauge, au mot Seriptores.)

^ Clauslrum sine armario, qwui casirum sine arntatHenlario, Paroles de Geolli'oi, chanoine de Saiiile>Darbc en Auge, vers l’an f t70.

^ Nous regrettons de ne pouvoir noos arrêter plus longicinps h la conservation des livres liu moyen tige; rien n’est plus curieux que les détails qu'on trouve hcc sujet dans les vieilles annales. Nous renvovons nos lecteurs aux mémoires de Lebceuf sur l’tlat det sciencet: on peut consulter aussi les Recherches sur les Bibliothèques, par M. Petit-Rndel.

• disciples des muses latines, payèrent les soins d’une hospitalité généreuse. Parmi les hommes éclairés à qui les muses grecques durent . une honorable protection, on ne peut oublier le pape Nicolas V, qui, comme chef des chrétiens de l’Occident, excommuniait l’Église grecque, et, comme savant, semblait avoir voué un culte au génie d’Homère et de Platon. V Iliade et V Odyssée trouvèrent des lecteurs dans les lieux mêmes qui avaient inspiré VÉnéide; on relut les discours de Démosthène sur les débris du Forum, où les savants croyaient entendre encore la voix de Cicéron ; le génie des Italiens, échauffé par les chefs-d’œuvre de l’ancienne Rome et de la vieille Athènes, produisit des chefs-d’œuvre nouveaux, et l’Italie offrit un phénomène que le monde no verra peut-être plus, celui d’une natior qui obtint deux fois la palme de la littérature dans deux langues différentes.

Les Espagnols, qui avaient été si longtemps aux prises avec les Arabes, ne tardèrent pas à s’avancer dans la carrière de la civilisaion, et leur littérature, quoiqu’elle jetât moins d’éclat, suivit de près la littérature italienne. L’Angleterre et la France, qui se firent si longtemps la guerre, se distinguèrent plus lard par la culture perfectionnée des sciences et des lettres. Les troubles, les révolutions qui désolèrent ces deux peuples, retardèrent pour eux les progrès de la civilisation naissante. La France, qui avait été le berceau des lu • inières, se vit dans la suite réduite à marcher sur les traces des autres nations. La langue française, qui fut d’abord universelle, se trouva tout à coup confinée dans les limites du royaume j et ce ne fut que trois siècles après les croisades que cette langue, enrichie enfin par d’immortels chefs-d’œuvre, retrouva l’universalité qu’elle avait perdue. .

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