LIVRE VINGTIEME
Un cordelier de Jérusalem vint à Rome exprimer les alarmes des chrétiens de la Palestine et des gardiens du saint tombeau. Le papt; fut saisi de terreur, et se hâta d’envoyer le cordelier au roi de Portugal, qu’il conjurait de faire h Dieu et à la chrétienté le sacrifice de ses nouvelles conquêtes. Le monarque portugais accueillit l’envoyé du pape et des chrétiens d’Orient, lui donna des sommes considérables pour l’entretien des saints lieux, et répondit au souverain pontife qu’il ne craignait point de voir se réaliser les menaces du sultan, qu’il espérait au contraire brûler la Mecque et Médine et soumettre à la foi de l’Évangile les vastes régions de l’Asie, si les princes de la chrétienté voulaient se joindre à lui.
Le sultan d'Égypte, qui recevait les tributs de tous les pèlerins, ne détruisit point les églises de Jérusalem ; mais il tenta une expédition contre les Portugais, de concert avec le roi de Canibaye et de Galicut. On équipa à Suez une flotte composée de six galères, d’un galion et de quatre bâtiments de charge , sur laquelle s’embarquèrent huit cents mameluks. La flotte égyptienne descendit le long de la mer Rouge, côtoya l’Arabie, doubla le golfe de Perse et vint mouiller dans Plie et au port de Diu, un des points les plus importants pour le commerce de l’Inde. C’est de cette expédition que parle l’auteur de la Lusiade, lorsqu’il dit dans son neuvième livre ; « Avec le O secours des flottes venues du port d’Arsinoé, les Calicutiens espé- « raient réduire en cendres celles d’Emmanuel ; mais l’arbitre du O ciel et de la terre trouve toujours les moyens d’exécuter les décrets a de sa profonde sagesse. »
L’expédition des mameluks, malgré les succès qu’elle obtint d’abord, n’eut point le résultat <|u'en attendaient le sultan du Caire et la république de Venise. Le bruit se répandit alors en Europe que les Portugais avaient engagé le roi d’Éthiopie à détourner le cours du Nil '. Nous ne nous arrêterons pas à démontrer l’invraisemblance de ce bruit populaire , renouvelé plusieurs fois dans le moyen âge ; mais le projet de fermer par la force et la violence les routes ouvertes au commerce par le cap de Bonne-Elspérance, n’était guère plus raisonnable. Au lieu de tenter la voie des armes, les sultans des mameluks auraient mieux servi les intérêts de Venise et ceux de leur propre puissance, s’ils avaient multiplié les canaux dans leurs pro-
' Vojcz ur loas ces bits les Kimolrtt /It/rafkiqiut et hUIwijnet m VÊntte , pir H, (Jb:m.mi're. I. II, p. S7S el suIt.
i6 HISTOIRE DES CROISADES.
vinces, s'ils avaient ouvert un passage commode, prompt et sùr aux marchandises de l'Inde. Au reste, d’autres révolutions peuvent changer ce qu’ont fait les révolutions des siècles passés. Au moment où nous écrivons, une direction nouvelle est partout donnée à l’activité des commerçants et des navigateurs. Une puissance nouvelle dans le monde, celle de la vapeur, peut tout changer. La Syrie par TEuphrate et l’Égypte par Suez ouvriront des routes au commerce de l’Inde, et la navigation de la Méditerranée retrouverait alors tous les avantages qu’elle a depuis longtemps perdus.
Tandis que la république de Venise voyait avec effroi les causes de sa décadence future, elle inspirait encore de la jalousie par l'éclat de ses richesses et de sa magnificence. Il s’élevait de nombreuses plaintes contre les Vénitiens, qu’on accusait généralement de tout sacrifier ù l’intérêt de leur conimeree, et de trahir ou de senir la cause des chrétiens , selon que la fidélité ou la trahison leur était profitable. Dans une diète que Maximilien avait convoquée à Augsbourg, l’ambassadeur de Louis XII, Hélian', prononça un discours véhément contre la nation vénitienne. Il lui reprocha d’abord d’avoir traversé par ses hostilités et ses intrigues une ligue formée contre les Turcs entre le pape , l’empereur d’Allemagne , le roi de France et le roi d’Aragon. L’orateur reprochait aux Vénitiens d’avoir refusé du secours à Constantinople assiégée par Mahomet IL « Leur flotte O était dans l’Hellespont pendant le siège; ils pouvaient entendre ï les gémissements d’un peuple chrétien qui tombait sous le glaive « des barbares. Rien no put émouvoir leur pitié. Ils restèrent immoa biles, et, lorsque la ville fut prise, ils achetèrent les dépouilles des a vaincus et vendirent aux musulmans les malheureux habitants de a la Grèce réfugiés sous leurs drapeaux. Plus tard, lorsque les Ottoa mans assiégeaient Otrante non-seulement les villes et les princes, a mais aussi les ordres mendiants, avaient envoyé des secours aux a assiégés; les Vénitiens, dont la flotte se trouvait alors à l’ancre « devant Corfou, virent avec indiftérence , peut-être avec joie, les « dangers et les malheurs d’une ville chrétienne. Non , Dieu ne pouo vait nardonner à une nation qui, par son avarice, sa jalousie, son
> BihliùlUqve lie* Croisadet, collection i!e Slruvp, t. II.
3 Ce qui se pasitait alors n'est pas toot i (ail sans ressemblance rret ce qni se passe de nos Jours- \iolentes déclamations d’Ileliaii couiiY la poliiiqoc vcniiienne peuvent nous rappeler ce qu’on a du à plusicars èpoqoes et ce qu’un répète encore contre la politique d'ane puissance qni est bien au-dessus de Venise.
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