‹ Histoire des croisadesChapitre 181 sur 213 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

DES CBBOMQL'ES.

ES productions de l’esprit qui durent précéder toutes les autres, furent sans doute celles qui avaient pour objet de consener la mémoire des événements. A toutes les l•poques du moyen ftge, il parut des chroniques où se trouvaient consignés les faits importants de l’histoire. Dans plusieurs monastères, on avait des registres et des journaux où s’inscrivait exactemcot tout ce qui arrivait de remarquable. Les moines, dans leurs assemblées générales, surtout en Angleterre, se communiquaient ce qu’ils avaient écrit, et leurs chroniques se rectifiaient ou se complétaient les unes par les autres. Il arrivait souvent que la chrotiique d’un monastère avait plusieurs continuateurs; les cénobites qui écrivaient l'histoire de leur temps se succédaient de génération en génération, ou plutôt se relevaient comme des sentinelles vigilantes. Qiioi<|u’ils fussent élevés dans l’ignorante simplicité des cloitrcs, les annalistes du moyen âge paraissent avoir senti l’importance de la mission qu’ils s’étaient donnée : ils nous répètent dans leurs préfaces que l’histoire est la messagère de l’antiquité, le témoin des temps qui ne sont plus, la mémoire du genre humain, la leçon (L-a peuples, l’école dos rois. Un moine de Cantorbéry, en exprimant ces idées générales, fait une distinction ingénieuse entre l’historien et le chroni(|ueur. « I.c premier, dit-il, a une démarche lente et grave; « le second va plus vite et sa manière est plus simple. L’un cherche « de grands mots, des mots de six pieds, et s’adresse aux princes de a la terre; l’autre parle le langage du commun des hommes, et, re- « vêtu de vulgaires ornements, s’arrête sous la cabane du pauvre. « L’histoire fait conniiitre avec vérité les actes, les mœurs, la vie dé « ses personnages, et ne dit que ce qui est conforme à la dignité de a la raison. Pour la chronique, elle se borne à supputer les années (I qui su sont écoulées depuis l’incarnation du Girist; elle raconte

IIISTOIHE DES CnOISADES.

« avec, brièveté les événements des temps qu’elle parcourt, et ne « craint pas de raconter des prodiges. »

L’éelat et la solennité de l’iiistoire font reculer d’effroi le modeste cénobite de Cantorbery ; il peut à peine supporter la vne des frangvs et des dorures qu’affectent d’étaler certains chroniqueui’s de son temps. Il se promet bien de ne pas les imiter; c.".r il n’écrit point, ajontc-t-il, pour une bibliothèque publique, mais seulement pour son cher frère Thomas, à qui il a dédié son livre, et pour sa pauvre petite famille, c’est-à-dire pour son monastère

Plusieurs de nos annalistes disent de même qn'ils n’ont écrit (|uc pour leurs frères du cloître et pour obéir à leurs supérieurs. La plupart d’entre eux étaient persuadés (pie leurs livres devaient vivre et mourir, comme eux, dans la solitude : voilà pourquoi on trouve souvent dans leurs récits des peintures si naïves et quelquefois si indiscrètes. Quelle n'anrait pas été leur surprise, si on était venu leur annoncer qu'un jour ils seraient jugés au tribunal du monde ou du siècle, et qu’une invention de l’industrie reproduirait en tous lieux les copies de leurs relations manuscrites! Comme ils n’avaient point la pensée d’étre jamais vus du public, on sent que leur allure devait être plus naturelle et plus franche. Aussi leur bonhomie, qui n’est jxiint contrainte, nous fait-elle quelquefois sourire, a Comme je souffre a beaucoup de l'hiver, dit Orderic Vital en finissant un chapitre de U son histoire, je vais suspendre mon travail, pour le reprendre au U printemps prochain. » Plus loin, l’historien de la Normandie, mêlant je ne sais quel sentiment profane à l’humilité monastique, remercie la providence de tout ce qui lui est arrivé, de tout «e qu’il a fait en cette vie périssable, et nous donne ainsi sa propre biographie dans une prière adressée à Dieu.

La piété prescriviit aux écrivains du cloître de fuir le mensonge; et c’est pour nous une garantie, sinon de leur exactitude, au moins de leur bonne foi. Quelques-uns se condamnent eux-mêmes au supplice de l’enfer, si jamais ils écrivent dans un esprit de prévention ou de haine D’autres, dans leur avant-propos, implorent la charité de leurs lecteurs, et, s’adressant à la clémence divine, ils espèrent que Dieu leur pardonnera les erreurs qu’ils ont pu commettre, lorsqu’ris

* ClirooiqM dcfiünais, moine de Cautorlk'ry, Prolofue, (Voyci raiuly^e de cet ouvrage, Ù.IUgiktifue dth Croisades )

* Goiiiaaïue de Tyr {D.Uio/hiqiu des Croisédes }.

»TVRE VINGT-DEUXIEME.

paraîtront devant son redoutable tribunal. Après de semblables protestations, si nos pieux historiens n’ont pas dit la vérité, on doit croire qu’ils ne la connaissaient point La plupart des chroniqueurs auraient cru manquer à leur devoir, s'ils n'étaient remontés à la création du monde, au déluge, ou tout au moins à l’empire des Césars. Pour marquer dans leurs récits l’époque fies événements, ils ont coutume do rappeler les fêtes du calendrier, et donnent ainsi à une simple date l’intérét d’un souvenir religieux “ : r->Tîtùt c’est une bataille qui a été livrée le jour de saint Pierre et de saint Paul ; tantôt c’est une ville qui a été prise à l’anniversaire de la mort du Sauveur. Comme au moyen âge la religion se mêlait à tout, la religion était toujours présente à la pensée des chroniqueurs. Après les intérêts de l’Église, venaient pour eux ceux de leur monastère. La fondation d’un couvent, la réunion d’une ferme, d’une vigne, d'un moulin aux domaines du cloître, ont souvent plus d'importance à leurs yeux et tiennent plus de place dans leur narration, que l’établissement d’un royaume ou la conquête d’une province. Nos bons chroniqueurs louent rarement dans les héros et les princes les qualités ou les vertus du siècle, mais seulement leur dévotion exemplaire et leur munificence envers les églises. Ils n’épargnent pas dans leurs peintures les mœurs de leurs contemporains ; et parmi les symptômes de la corruption générale nous les voyons quelquefois signaler avec amertume les tuniques de soie à lonyues manches et descendant jusqu'à terre, les cheveux coupes sur le front et flottants par derrière a ta manière des courtisanes, \es souliers pointus terminés en queue de scorpion ’. Ils ne négligent point de parler des événements de la giieire; mais ils s’occupent peu de savoir si itne guerre est injuste, et se rangent volontiers du côté de la victoire Les révolutions passent sous leurs yeux, sans qu’ils se demandent jamais d’oü elles viennent, oit elles vont, quelles ont été leurs causes, quels doivent être leurs

' LesécriTjIns ennoblies, séparés du momie, sc trouva'.ent désintéressés dans TbiMoirc des prAQdcurs bumaines, et ce( isolement est aussi pour nous une garantie de leur iiuparüalile, • Je

• Tais parler, dit OrOerk Vital, do roi Gaillaume et des rbangemenis fécbeux qui s'opérèrent en « .\ng!cterre et en Normandie, écrivant sans adulation, parce que Je n'attends rien ni des vain-

• i|ueurs ni dis vaincas. > {Histoire de ?<ormëiiiU(, Hv. III).

* Voici comment Foulcber de Chartres date la prise de Jérusalem : • Pour la quinxième fois le

• soleil êrbirail de sa lumière et brûlait de ses feux l'ardent juillet et. en ôtant un dn nombre de

• onie ceuls. on avait le compte des années écouiéesdepuis riitcarnalioii du Sauveur, quand nous,

• |ieii|iles lies Gaules, noos primes ta ville de Jérosalcm. • (Foul.’l.er de Ourires, cb XVlll).

Ordcric Vital, Hitt. de \firoumdk.

résultats et leurs suites. Jamais une considération politique n’est venue à leur esprit ; seulement ils ajoutent quelquefois au récit d’un événement malheureux une réflexion pieuse et morale, et, lorsqu’ils ont raconté la chute d’un empire ou la mort d’un grand roi, ils s’écrient que la gloire du monde se dissipe comme la fumée, qu’elle s’écoide comme l’eau des torrents, et se dessèche comme la fleur printanière.

Une saison pluvieuse, une inondation, une sécheresse, un orage, occupaient alors l’attention de l’histoire , car la prospérité publique consistait dans les moissons : la stérilité ou l’abondance de chaque année répandait parmi les peuples la tristesse ou la joie. 11 faut voir avec quelle exactitude scrupuleuse les chroniqueui'S pffi'Ient des malheurs qui accompagnaient la disette. Souvent des populations entières, chassées par la faim, se trouvaient obligées d'abandonner leur pays. Glabcr nous apprend que dans l’année que l’histoire appelle annus famis les hommes se dévoraient entre eux, et qu'on vendit de la chair humaine au marché de Tournas. Les chroniqueurs n’ont pas toujours de pareilles circonstances à raconter ; mais, lorsqu'il s’agit de quelque fléau ou de quelque révolution de la nature , ils ne manquent jamais d'entrer dans les plus petits détails. Guillaume le Breton interrompt son histoire du règne de Philippe- Auguste pour nous apprendre qu’un jour d’été la foudre abattit le coq doré qui surmontait le clocher de Saint-Denis ' , et qu’au mois de septcmbi'e de la même année une gelée blanche et la neige tombèrent sur les vignes, ce qui diminua beaucoup la récolte du vin ; a encore ce vin fut-il âpre et vert. »

Avec de semblables préoccupations, nos chroniqueurs devaient souvent porter leurs regards vers le ciel et suivre attentivement la marche des saisons. Leurs narrations nous présentent un registre exact des éclipses de la lune et du soleil, des aurores boréales, des phénomènes et des changements rentarquables de l’atmosphère. Comme leurs contemporains, ils s’occupent plus volontiers de l'avenir que du passé , et c’est dans le spectacle des révtdutions célestes que leur crédulité inquiète cherche la connaissance des événements futurs. Plusieurs chroniqueurs du douzième siècle nous disent qu’une pluie d’étoiles fut le signe avant-coureur de la première croisade.

* GailLiuiue le Drelon {Eittoire des Croieedes)*

Page 1