‹ Histoire des croisadesChapitre 182 sur 213 · LIVRE VINGT-DEUXIËME · texte numérisé non relu

LIVRE VINGT-DEUXIËME

Baiidri, un des écrivains les plus instruits de son temps, examine tiés-sérieusement cette assertion merveilleuse, et se persuade avec [>cine que les étoiles aient jamais pu tomber du firmament comme les gouttes de la pluie ; il croit cependant qu’il en tombe quelquefois Les comètes, qui passaient pour exercer une grande influence sur l’avenir des peuples, ne devaient point être négligées par les historiens du moyen âge. Les yeux toujours fixés vers le ciel, ils se plaisaient à décrire la forme inconnue, la chevelure étincelante de ces astres voyageui's, et ils ne manquent pas surtout de faire pressentir il chaque apparition les malheurs dont le monde est menacé.

Nos annalistes des vieux âges, comme on le voit, ne connaissaient guère mieux les lois de la nature que celles des sociétés politiques. 11$ se trouvent ainsi dans un monde qu’ils ne comprennent pas, quoiqu’ils en écrivent l'histoire. Cependant rien ne les cmbaiTasse, car tout ce qui étonne et trouble leur raison, ils l’expliquent par les secrets desseins de Dieu. Il leur semble voir partout éclater la justice divine 3 ils la voient non-seulement dans un monde futur, mais dans les moindres circonstances de cette vie. Une mort naturelle, une maladie imprévue, un accident est, à leurs yeux, la peine d'une mauvaise action ou de quelques désordres qu’ils ont signalés; et, dans les jours malheureux, c’est toujours la perversité humaine qui attire sur les peuples les grandes calamités. Cette juridiction des chroniqueurs, qui s’arme ainsi contre les coupables des revers de la fortune ou des accidents de la nature, a quelque chose de plus moral et de moins déraisonnable, que celle qui s’exerçait à la même époque par le glaive ou par les épreuves du feu et de l’eau. Quand Injustice avait disparu de la terre , pourquoi nous étonnerions-nous qu’on la redemandât à tout ce qu’on voyait, à tout ce qui arrivait, à Dieu surtout, le suprême dispensateur des biens et des maux?

On sait que les visions ou les songes du sommeil avaient un grand empire sur l’esprit de nos bons aïeux. Dans les affaires de la vie privée, et même dans les affaires publiques, il arrivait souvent qu’on prenait un parti d’après une apparition ou une révélation nocturne, comme on se déciderait aujourd’hui d’après une maxime de politique ou de morale; les visions invoquées ainsi dans les conseils des rois et dans ceux des familles, devenaient pour nos vieux auteun

* Baadri, artbevéque Ae Doi ( BibliêikfijMt des Croisades).

des événements historiques. II faut ajouter que dans ce teinps-Ià l'esprit de ténèbres ou l’ennemi du genre humain rôdait sans cesse pour chercher sa proie , et qu’il apparaissait sous toutes sortes de formes bizarres et effrayantes. On le voyait tantôt dans les châteaux, tantôt dans les cabanes des serfs, et jusque dans les solitudes de la piété ' , tendant des pièges à In faiblesse humaine. Selon les bruits populaires, on voyait aussi des morts sortir de leurs tombeaux, des saints et des anges descendre du ciel pour donner aux hommes de salutaires avertissements ou pour annoncer les volontés de Dieu. Toutes ces apparitions, qui remplissaient de surprise et d’effroi les peuples crédules , échappaient rarement aux chroniqueurs , toujours empressés de raconter des prodiges.

Tel est en général le caractère de nos historiens du moyen âge. On voit par Ih qu’ils ne satisfont pas toujours ceux qui n’y cherchent que la vérité. Toutefois , comme leur marche est simple , ((ue leur manière de raconter est pleine de naturel et que leur goût [lour le merveilleux est connu, il ost facile de distinguer dans leurs récits ce qui est vrai de ce qui ne l’est pas. On les a comparés aux enfants non-seulement parce qu’ils aiment les mencillcs, mais aussi parce qu’ils ne savent ni dissimuler ni mentir. Leurs erreurs mêmes servent quelquefois à nous instruire, et sont pour nous comme des traits de lumière. On aime à voir leurs craintes, leurs espérances, leurs impressions diverses, et jusqu’à leurs préjugés, car ils sont en cela la fidèle expression des mœurs contemporaines. La vérité historique n’est pas setilement pour nous dans ce qu’ils nous racontent, mais dans ce qu’ils ont pensé ou senti ; et le caractère ou l’esprit qui anime chaque chroniqueur est souvent la partie la plus intéres.sante et la plus instructive de son histoire.

La crédulité passionnée qui nous charme dans les annalistes des vieux âges, ne pouvait guère s’allier avec celle critique judicieuse qu’on regarde avec raison comme le principal mérite d’un historien; aussi adoptent-ils les traditions historiques sans les examiner, et tout ce qui a été écrit avant eux leur parait être la vérité. C’est ainsi que plusieurs chroniqueurs du temps des croisades nous parlent du pèlerinage de Charlemagne à Jérusalem, et d’i:n certain Jean det Temps qui, né au huitième siècle, vécut assez pour voir s’éteindr.’

* Le$ mtooiros deraUbé Gulberi mq( remplis de ces sortes d'app3rUioos. De rili mâ, passim.

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