‹ Histoire des croisadesChapitre 188 sur 213 · LIVRE VINGT-DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE VINGT-DEUXIÈME

Le moine Robert, qui ressemble beaucoup à Tudebode, pour les faits, écrit avec plus de clarté et d’élégance; et le septième livre de son histoire, dans lequel il raconte la délivrance des croisés à Antioche, n’aurait besoin que d’étre mis en vers pour appartenir à l’épopée. Raymond d’Agiles nous paraît moins intéressant, parce qu’il accumule trop les visions, et qu’il néglige quelquefois les événements les plus importants pour raconter des apparitions surnaturelles. Sa conviction imperturbable est un spectacle curieux potu’ ses lecteurs : il se montre toujours prêt , comme Barthélemi , à se jeter dans un bûcher pour attester la moindre des merveilles qu’il nous débite. L’historien Albert d’Aix, observateur assez éclairé des mœurs de son temps , se fait remarquer par le ton véridique de ses récits et par la multitude des détails qu'il a rassemblés. Il connaît mieux la croisade que les témoins oculaires, et, s’il n’est pas allé en Orient, on pourrait croire qu’il a interrogé tous ceux qui on sont revenus. Raoul de Caen historien de Tancrède, est le seul chroniqueur de la première croisade qui ne soit pas ecclésiastique ; aussi peint-il mieux les mœurs militaires des croisés que leur caractère religieux , et se montre-t-il plus passionné pour la gloire des armes que pour la gloire de la croix il décrit mieux les batailles que les cérémonies pieuses , et cite plus souvent la mythologie et l’antiipiité profane que la Bible et les saintes Écritures. Raoul décrit quelquefois en vers les combats et les événements de la croisade; mais, préoccupé du souvenir de ses études, il croit trop qu’une senûle imitation des anciens peut remplacer le merveilleux de son sujet : c’est ainsi qu’en décrivant la bataille d’Antioche, il apostrophe le zéphire ou vent d’occident, et il compare Tancrède à Castor, à Hercule ; il y a même un de ses chapitres qui est intitulé. Mars favorise les chrétiens. Quoique Raoul de Caen donne de grands éloges à son héros, il faut convenir qu’il le rend peu intéressant, car il nous le représente sans cesse au milieu du carnage, et ne laisse voir en lui aucune de ces faiblesses passionnées qui nous attachent aux héros d’Homère et du Tasse.

La seconde croisade, qui ne réussit pas, flxa moins les regards de I’hist4)irc, et n’inspira qu’un petit nombre de chroniqueurs peu connus et peu dignes de l’être. On ne peut néanmoins oublier Odon de Deuil, qui accompagnait Louis VH et qui a décrit avec élégance les préparatifs et la marche de l’armée française*. Comme la plupart des his-

' OdOD de Deuil {BibUolki^iU da Crouad<4 ).

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toriens latins de cdtc t‘poquc, il ne ménage point les Grecs; et sa haine ou sa prévention s’exprime quelquefois avec une énergie éloquente. Il est celui de tous les chroniqueurs qui nous fait le mieux connaître Constantinople, celle magnifique cité, qui surpassait toutes les autres par ses richesses et même par ses vices, redoutant tout le monde à cause de sa faiblesse, redoutable elle-même pour ses perfidies. Odon de Deuil, qui a souvent la précision et quelquefois la vivacité de Salluste, s’anime surtout en nous montr.uit les misères et la bravoure malheureuse des croisés. Nous croyons dans son récit assister au désastre des pèlerins allemands, à l’entrevue de l’empereur Conrad et de Louis VII, au passage du Méandre, à la défaite de l'armée française près de Laodicée. Les malheurs des guerriers de la France touchent vivement le moine de Saint-Denis, et, lorsqu’il nous les raconte, il ne peut retenir ses larmes. Quel lecteur ne s'attendrirait point avec Odon de Deuil sur cette multitude de pèlerins arrivés à Satalie, presque sans vêtements, manquant de vivres, n’ayant point de vaisseaux pour s’embarquer, ne pouvant continuer leur route par terre, remplissant le rivage de leurs plaintes, implorant en vain l'assistance des Grec;-, et se livrant à la compassion des infidèles, compassion plus barbare peut-être que la trahison et la perfidie ? L’historien se plaît il célébrer les sentiments généreux du roi de France : il nous montre ce prince toujours prêt à se dévouer pour son armée, car il savait qu'un roi n'est pas né pour lui seul, mais pour le salut de tous. Lorsque Louis VII est aiTÎvé à Antioche, le chroniqueur s’arrête, et n’a pas le courage de suivre les croisés à Jérusalem et jusqu’à Damas. Othon de Freisingen, qui avait aussi commencé l’histoire de la seconde croisade, s’arrête de même au milieu de son récit, et ne revient sur cette guerre malheureuse que pour nous dire que les désastres de la sainte expédition ont peuplé la demeure des élus.

Comme la troisième croisade ne fut pas glorieuse pour la France, nos chroniqueurs contemporains, tels que Rigord et Guillaume le Breton, en parlent à peine. Mais, comme les Anglais s’y distinguèrent, les vieux historiens de la Grande-Bretagne n’ont pas négligé d’en raconter jus(|u’aux moindres détails. Nous ne parlerons ici que de l’Itinéraire de Ilichard'. L'auteur de cette relation surpasse tous les autres écrivains du même temps par la variété de scs tableaux et par

* Noos osons consorrè on long arlide i Cioutlilcr Viofsauf. aulrur de Vlltsireire in rsi IVrSari ( BMiotkèqut dcé Croitaâeê ).

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