LIVRE VINGT-DEUXIEME
l’étendue (Je ses connaissances. Gauthier Vinisaiif était témoin oculaire des événements de la croisade, et, lorsque nous lisons son livre, nous avons, comme lui, sous les yeux les personnages et les peuples qui ont figuré dans le grand drame de la guerre sainte. C’est dans son histoire qu’on peut contempler à loisir l’Orient armé contre l’Occident; qu’on peut suivre les musulmans et les chrétiens avec leurs passions, leurs mœurs et leurs habitudes guerrières et religieuses. La plupart des chroniqueurs, qui étaient des clercs, se plaisent à décrire les événements militaires, mais leurs récits sont presque toujours obscurs et difKciles à suivre : ce qui distingue Gauthier Vinisauf, c’est qu’il comprend tout ce qu’il raconte , et qu’il s’exprime toujours avec clarté. On voit qu’il est lui-même versé dans l’art de la guerre : il connaît les armes et les coutumes des croisés, les dispositions des chefs, les machines employées dans les sièges ; on trouve dans sa relation , comme nous l’avons déjà dit, des notions savantes sur la construction des vaisseaux , et le récit exact et fidèle qu’il nous donne d’une bataille navale pourrait être regardé comme un phénomène dans les chroniques du douzième siècle.
Au milieu des grands événements de la croisade. Gauthier Vinisauf ne perd point de vue des circonstances moins importantes, et mêle toujours au tableau des batailles quelques traits de mœurs. En racontant la victoire d’Arsiir, il n’oublie pas de parler du cheval fauve de Chypre sur lequel était monté le roi Richard; il nous montre le monarque anglais tantôt triomphant d'un sanglier farouche descendu des montagnes de la Judée, tantôt répondant par des chansons aux sirventes du duc de Bourgogne, tantôt enfin résistant à Saladin dans des combats qui ressemblent à ceux de l’Iliade ou de l’Énéide. La partie la plus intéressante de cette chronique est celle dans laquelle l’auteur nous représente la pieuse ivresse des pèlerins lorsqu’ils s’approchent de Jérusalem, leur désespoir lorsqu’ils s’éloignent de la ville sainte pour revenir vers la mer. L’irrésolution de Richard, le trouble de ses pensées, qui semblent se communiquer à l’armée dont il est le chef, nous offrent un des spectacles les plus curieux de la guerre sainte. Le monarque anglais, tour à tour entraîné par mille passions diverses, impatient de retourner dans son royaume, brillant de combattre les infidèles, conclut enfin une trêve avec Baladin. C’est alors que, pour peindre les vicissitudes des choses humaines,Vinisauf dit que l’avenir, dont les deux monarques disposaient
par un traité, ne leur appartenait point; car Saladin devait bientôt mourir à Damas, et les rigueurs d’une longue captivité attendaient Richard dans la Germanie. En terminant sa relation, le chroniqueur se croit obligé de confondre ceux qui, parlant à tort et à travers, ont prétendu que les croisés n’avaient rien fait en Orient, parce qu’ils n’avaient pas délivré Jérusalem ; Gauthier Vinisauf nous déclare, comme témoin des événements de la guerre, que la croisade a envoyé dans le ciel plus de quatre cent mille pèlerins, dont cent mille étaient morts pour s' être abstenus des plaisirs de ce monde dans l’espérance d’une récompense divine Cette manière de juger les croisades se retrouve dans presque toutes les chroniques du temps; et, malgré son savoir, l’historien de Richard n’a pu s'élever au-dessus des erreurs superstitieuses de son siècle.
Quoique l’expédition de Barberoussc ait été malheureuse, elle a eu trois historiens. Tous les trois, accompaguant l'année chrétienne, nous représentent avec une scrupuleuse fidélité la marche des pèlerins allemands à travers l’empire grec et les déserts de l’Asie Mineure, où les poursuivaient la perfidie de Byzance, la férocité des Turcs et les horreurs de la faim Un de ces chroniqueurs, dont l’ouvrage manuscrit vient d’être découvert et publié en Allemagne, nous dit que le langage des anges ne suflirait pas pour peindre les soufirances des croisés et leur résignation héroïque, a Le fameux Homère, ajoute- « i-\\, l’éloquent Lucain, le poêle de Mantoue lui-même, s’ils vivaient a encore et qu’on leur demandât l’histoire fidèle de cette croisade, a mettraient le doigt sur leur bouche, et resteraient comme des a hommes sans langue. » Il nous reste deux relations fort étendues du siège de Damiette, dont les auteurs, témoins oculaires, nous fout assister au spectacle des événements qu'ils racontent. La première, qu'on attribue à un ecclésiastique de lleggio décrit avec chaleur les assauts, les combats qui se succédèrent sans interruption pendant dix-neuf mois : l'ardente ferveur du légat de Rome, ses prières adressées à Jésus-Christ sur le champ de bataille, les processions, les alarmes, la joie, le désespoir des pèlerins, les cris de guerre, le choc des armes retentissant chaque jour sur les deux rives du Nil, le.s orages du ciel qui se mêlaient quelquefois aux scènes des combats,
' Audentfr proleittmur, ht illâ pereçrinathne chrUtiaMt^m eentttm miltia fuUêe moritût M tanUm sié éivina tpa mrctdu »e eotUûtus’raal à uiUkriJ'Kê.
s Ta^enon, la Uebtion anonyme, Ansberg ( de» Croisades
* Hémoml des Podestats de Reg|io {SiMôHàfue des Crcisai(es)»