IV. — PiGB
( La pièce jisUlIcatiTc qa'on n lire est es ibrègè d’en excellent mtmolre rédigé snr des correspondances irès-Tuluminenscs qnl n'ont Jamais été pnbliées et qnl sont conservées an mUiistére des affaires étrangères.)
Précis des négociations qni enrent lien b Rome en IIMI et teS3 entre le pape, l'eniperenr, le roi
de France, le roi d'Espagne et la répabllqoe de Venise, pour la formation d'une ligne contre
les Turcs.
Le prince de Gross-Waradin avait répandu l'alarme à Vienne, en Hongrie, et même dans toute l’Allemagne.
Ix; pape Alexandre VII, cédant aux sollicitations de l’empereur et des Vénitiens, conçut l’idée d’une ligue contre les Turcs plus générale que celle que le pape Pie V avait formée contre eux en 1571 avec le roi d’Espagne et la république de Venise; en conséquence , il fit faire par son nonce à Paris , en 1060 et en avril I66t, de vives instances auprès de Louis XIV pour que ce
PIÈCES JUSTIFICATIVES
monarque entrât dans la ligue et envoyât à Rome une personne de confiance afin de prendre part à la négociation. Le roi, pour répondre aux désirs du souverain pontife, fit partir dans le mois de juin M. d’Aubeville, gentilhomme de la chambre , qu'il munit d'instructions et chargea de pleins pouvoirs , à l'effet d'intervenir aux négociations et au traité de la ligue avec le cardinal Antoine Barberin, qui était déjà à Rome en qualité de protecteur des églises de France.
M. d’Aubeville reçut ordre de remettre sous les yeux du souverain pontife, toutes les considérations qui auraient pu détourner le roi d’embrasser les ouvertures qui lui étaient faites par le saint-siège, telles, par exemple, que la protection de la religion dans les possessions ottomanes, l'intérêt très-notable qu’avaient les sujets du roi do conserver le commerce du Levant , qui serait infailliblement ruiné par une rupture ouverte avec la Porte, et la manière dont l’empereur Léopold, depuis son élection , avait agi avec le roi. Mais Sa Majesté trés-ebrétienue , s’élevant au-dessus de ces considérations et de ses griefs personnels, voulait non-seulement donner des preuves de dévouement pour une cause qui intéressait la chrétienté , mais encore faire auprès de scs alliés, les princes de l'Empire, tant protestants que catboUques, les instances nécessaires pour les déterminer à entrer dans la ligue. Comme on avait déjà objecté la lenteur des résolutions germaniques pour apporter des secours, qui, trop tardifs, deviendraient inefficaces, dans le cas probable où les Turcs fondraient prochainement sur la Hongrie et l’Autriche , M. d’Aubeville était chargé de répondre qu’il dépendait de l’empereur même de prévenir la lenteur des délibérations, en permettant que les séances de la diète, qui n’étaient que suspendues, fussent reprises à Ratisbonne, suivant la demande des princes et États, ces princes et États promettant, de leur cété, de n’y agiter d’autre question que celle des secours contre les Turcs.
L’ouverture do la diète répondait aux objections, et rendait inutile l’expédient que le nonco du pape avait proposé de la formation de trois corps d’armée pour agir en Hongrie ; le premier, composé des troupes de l’empereur ; le second, de celles du pape, du roi et des princes d’Italie ; le troisième, des troupes réunies des États de l’Empire. Le nonce pensait qu’on pouvait diriger immédiatement le deuxième corps sur la Hongrie; mais le roi jugeait que ce corps ne pourrait être assez puissant , en arrivant en Hongrie, pour s’y trouver d’une force convenable à la dignité des souverains qui l'auraient envoyé. D’ailleurs, Sa Majesté et ses alliés de l’Empire s’étaient mutuelle>ment engagés à ne prendre de pareilles résolutions que d’un commun accord et à ne faire marcher et agir leurs forces que conjointement. Ce deuxième corps devant être composé des troupes du roi et des forces d’Italie , il aurait fallu, pour que celles de Sa Majesté se rendissent en Hongrie, qu’elles traversassent la plus grande partie de l'Allemagne isolément et sans qu’on pût fixer au juste l’endroit où elles pourraient se joindre à celles d'Italie , ce que Sa Majesté ne jugeait praticable que dans le cas où les forces de ses alliés se trouveraient réunies dans le même temps que les siennes marcheraient dans l’Empire. M. d’Aubeville devait en outre faire comprendre au pape, que Sa âlajesté n’entendait pas que le corps dans lequel seraient
scs troupes se trouvât, par sa médiocrité, entièrement exposé à la discrétion de l’empereur, dont la conduite antérieure pouvait faire craindre qu’il n'eût intention , avec le temps , do ruiner ou de réduire à rien les troupes françaises pr les fatigues de la guerre ou par d’autres moyens indirects, lorsqu’il en aurait tiré quelque service.
Il fut ajouté à CCS instructions, et pur la direction particulière do M. d'Aubcville , qu’à l'égard de la qualité des secours qu’on purrait promettre à l’cmprcur, ni le roi ni scs alliés ne consentiraient pint, quelque ligue qui SC fît, à lui donner Jamais aucune assistance en argent, mais seulement en troups.
M. d’Aubeville arriva à Rome le t 'j Juin 4661, et eut sa première audience du PP le 5 Juillet suivant. Une prticularité remarquable et en quelque sorte inexplicable do cette audience , c'est que le souverain pntife, après avoir loué la piété du roi , qui le priait dans la ligue contre le Turc, ajouta ; I Que présentement il n’y avait rien à faire ; que le roi d'Espgne avait de grandes affaires avec le roi de Portugal ; que le roi de Pologne n’était ps en état d’entrer dans cette ligue ; que l’empreur n’était pas pressé, et qu’enfin il fallait tenir les choses en suspns [le cose errano in suspenso). i> Ce fut l’expression de Sa Sainteté.
Ce pu d’empressement du pp au début de la négociation, contrastait fort avec le vif désir qu’il avait témoigné de voir arriver le négociateur. Tenait-il au refus qu’avait fait le roi d'adopter les mesures provisoires proposées par le nonce? c’est ce qu'on ne sait pas. Il est probable que le ppc obéissait, en cette circonstance, aux craintes manifestées pr l’empreur.
Cepndant Louis XIV, fidèle au système qu’il avait adopté, avait dépêché à ses alliés d'Allemagne le sieur de Gravellc avec des instructions conformes à celles dont M. d’Aubevillc était prieur, l-o succès do cette démarche fut prompt et complet ; la délibération des princes et États catholiques et protestants fut unanime. Le roi en reçut la nouvelle de Francfort le 6 Juillet ; il la donna au nonce, et M. de Lionne la manda à M. d’Aubeville le 9 du même mois.
« A présent , disait ce secrétaire d’Etat, que le principi pint est résolu , « le ministre du roi à Francfort s’applique à faire prendre les autres résoluc lions touchant le nombre et la qualité des troups dont on purra former « ce corp auxiliaire, leur marche, leur action, et les précautions qu’on doit t demander à l’empereur pur leur sûreté : en quoi il ne se prdra point « de temp.
« Cepndant, Je puis vous dire que nous voyons assez clair là-dedans pour • Juger que l’alliance put former un corp de vingt à vingt-quatre mille
< hommes , à quoi se Joignant encore les troups du ppo et des autres
< princes d’Italie, il no tiendra dorénavant qu’à l'cmpreur dose prévaloir « d’une assistance si considérable , qu’il se put dire qu’elle doublera tout ce « qu'il a présentement de forces sur pied, et cela même par le moyen et la « Imnne volonté d'une alliance de princes contre laquelle ses ministres avaient c tant déclamé. »
Le pop , qui avait reçu cette nouvelle pr le courrier du nonce , la tint
Digilized by Googic
PIÈCES JUSTIFICATIVES
gecrcHc pendant huit jours ; elle ne fut connue à Rome que par M. d’Aubeville, qui la publia aussitôt qu'il la connut. Ce silence et la froideur qui avait régné dans la première audience, furent un sujet de peine et d’étonnement pour la cour de Versailles. > le roi , écrivait M. de Lionne à ce sujet, a été a surpris d'apprendre de quelle manière froide Sa Sainteté vous a parlé de
• la ligue des princes chrétiens contre l'ennemi commun, après la passion I qu’elle en avait fait témoigner à Sa Majesté par son nonce ; mais c’est en- 1 core plus l'alTairo de Sa Sainteté que la nôtre, et il suffira à Sa Majesté, i |X)ur sa satisfaction et sa décharge envers Dieu , d'avoir fait toutes les « avances , par rapport à cette ligue , qu’un roi , fils aîné de l'Église et prin- « cipal défenseur de la religion , pouvait faire dans un péril imminent des « préjudices que la chrétienté peut appréhender. Du reste, il faudra s'y con- « duire avec le flegme que Sa Sainteté elle-même juge à propos. »
.M. de Lionne écrivait, le 20 août, au sujet de la délibération de Francfort : « Le roi a fort approuvé que vous ayez rendu public ce qu’il semble qu’on « ^ oulait tenir caché au palais , après l'arrivée du courrier du nonce et des « délibérations que Sa .Majesté a fait prendre, par son crédit et à son exemple, € aux princes ses confédérés en Allemagne.
« Il faut une bien mauvaise dis|X)sition contre cette couronne, pour étouffer, a de dessein formé , une nouvelle que le nonce avait envoyée par courrier « exprès, et qui aurait obligé un autre pape à en aller publiquement rendre
< des actions de grôccs solennelles dans l’église de Saint-Pierre ou de Saint- « Jean-de-Latraii, et à écrsro ensuite des brefs au roi , comme au seul défeu- « seur et protecteur do la chrétienté. »
Sur ces entrefaites , le Turc s’était présenté en Transylvanie avec une avant-garde de seize mille hommes suivie d’un corps d'armée beaucoup plus considérable. Quand on sut cette nouvelle à Rome, le cardinal Chigi , neveu du pape, demanda à M. d’Aubcville s’il avait pouvoir du roi do traiter des conditions do la ligue. M. d’AubevilIc répondit qu'il n’avait pas songé à se munir de pouvoirs, depuis que Sa Sainteté lui avait dit que Ui choses devaient rester en suspens; que, quant é l’irruption des Turcs, le remède so trouvait dans l’offre faite par les alliés du roi do mettre vingt-quatre mille hommes sur pied. Le cardinal Chigi dit encore que Sa Sainteté désirait ([ue le roi lui fit délivrer les deux cent mille écus que le cardinal Mazarin avait légués pour être employés à la guerre contre les Turcs. M. d’Aubeville expédia en conséquence son courrier à Versailles , pour rendre compte de la conférence qu’il venait d’avoir avec le cardinal et des vaines tentatives qu’il avait faites [Mur obtenir une audience du Sa Sainteté.
Voici ce que répondit M. do Lionne;
t Sa Majesté est fort piquée , et avec raison , de ce qu’il semble qu'on « veuille vous réduire ou à négocier seulement avec M. le cardinal Chigi,
• sans être admis aux audiences du pape, ou à traiter par mémoriaux avec « Sa Sainteté. Vous ne devez vous accommoder ni à l’un ni à l'autre, qui so-
• raient contre l’honneur du roi aussi bien que contre son service, et il suffit f de dire quo jamais aucun pape n'a prétendu traiterai indignement l’en\oyé
< d'un grand roi. Si cette conduite avait à durer, ou en ferait ici sentir le
€ contre-coup au nonce, et déjà U se le tient pour dit; car, depuis l’arrivée « de son courrier extraordinaire, il n’a pu voir Sa Majesté, quoiqu’il ait « tous les jours pressé l’audience et qu’il l’ait vu donner à tous les autres
< ministres. Nous comptons ici qu’il y avait déjà cinquante jours depuis « votre arrivée à Rome que vous n’aviez pu être admis aux pieds du pape « qu’une seule fois. Je me trouvai présent, il y a trois jours, à la dernière « instance que M. le nonce a fait faire au roi pour le voir. Sa Majesté répondit « qu’elle attendrait les lettres de l’ordinaire prochain, et que, si elle appre-
< nait par leur contenu que vous eussiez vu le pape, elle le verrait le jour « suivant, sinon qu’il pourrait attendre son retour de Bretagne. »
La conduite de la cour pontificale faisait sentir, à Rome même, que le crédit du roi avait besoin d’y être relevé, et les ennemis de la Franco étaient les premiers à condamner hautement les procédés du pape , ou plutôt de son neveu, à l’égard do M. d’Aubeville. Le marquis Mathei , ambassadeur de l’empereur, ne tarda pas à reconnaître tous les inconvénients qui en résulteraient pour la négociation commencée. Ressaya de déterminer le souverain pontife à donner audience à cet envoyé.
Le pape n’était pas en meilleure intelligence avec les Espagnols. L’ambassadeur de Madrid s’opposait à toutes les entreprises du saint-père, et Sa Sainteté, pour en exprimer son mécontentement , avait chargé une congrégation lie cardinaux d’examiner si elle devait pourvoir aux églises de Portugal. L’ambassadeur se moquant de cette menace, le pape avait déclaré que, si le roi d’Espagne ne rappelait promptement cet ambassadeur, il ne le verrait plus.
Cet état de choses explique pourquoi le pape parut un moment disposé a ne faire de ligue qu’avec l’empereur et les Vénitiens. Il l’annonça positivement à M. d’Aubeville au mois de septembre 4664 , en donnant pour motif qu'il voulait faire cette ligue de crainte que les Vénitiens ne lui échappassent, et en attendant les résolutions des deux rois. Le pape nomma, en effet, D. Mario, le cardinal Chigi et le cardinal Rospigliosi, pour traiter et conclure cette ligue avec l’ambassadeur de Venise et le marquis Mathéi. L’ambassadeur d’Espagne en l’apprenant fit grand bruit. R dit que c’était foire trop de mépris des rois; que le sien n’entrerait jamais dans la ligue, et qu’elle serait la perte de l’empereur. Le marquis Mathéi et les ministres du pape firent de vains efforts pour l’apaiser.
Quant à l’ambassadeur de Venise, il annonça qu’il ne consentirait à aucun traité que la réponse des couronnes ne fôt venue, que cette ligue partielle serait la perte de la chrétienté et le moyen infaillible de faire abandonner l’empereur et sa république des rois.
Ix! marquis Mathéi lui-mème s’étant excusé de traiter isolément, et ayant dit qu’il lui semblait raisonnable d’attendre la réponse des deux rois, la politique romaine donna le change sur ses propres assertions. Elle prétendit que le pape n’avait pas entendu faire la ligue prcsenlement, mais bien faire connaître sa résolution de la vouloir foire tout aussitôt que 1e retour du courrier lui aurait apporté des éclaircissements sur les intentions des rois. Des lors il ne fut plus question de négociation partielle et séparée, mais seulement de presser l’envoi de pleins pouvoirs.
PIÈCES JUSTIFICATIVES
Ceux d’Espagne arrivèrent au commencement d’octobre, ceux du roi do France, vers le milieu de c-e mois ; le cardinal Antoine Barbcrin devait être autorisé à traiter au nom du roi, avec l’interv^ention de M.d’Aubeville, Quant aux deux cent mille écus légués par le cardinal Mazarin pour la guerre contre les Turcs, le roi de France n’avait pas jugé à propos do les accorder encore , les derniers avis reçus de la Hongrie portant que les affaires paraissaient en train de s’arranger, par la déclaration qu’avait faite le Grand Seigneur qu’il laisserait en repos la Transylvanie, pourvu que les peuples fissent élection d’un autre prince qui reconnût tenir cet État de la Porte et lui payât le tribut accoutumé.
A l’égard des craintes que l’empereur avait manifestées sur la trop grande force du corps qui lui était offert par le roi et les princes d’Allemagne, M. de Lionne avait écrit à M. d’Aubcville « Que le roi procédait avec une en^ « tière sincérité, et que, si l’empereur concevait des ombrages, quoique in- « justes, de la trop grande force des corps qu’on lui offrait, croyant lui faire « plus de plaisir, il n’avait qu’à répondre qu’il n’avait pas présentement bc- « soin d’un si grand secours, et que la moitié ou telle portion qu’il aurait jugé a à propos de dire lui suffirait; mais que, ne l’ayant pas fait, on devait en O tirer deux conséquences : ou qu’il n’avait nulle nécessité d’ètre secouru ; O ou qu’il aimait mieux ne l’étro pas que de l’être d’aucune force de cette « couronne et de ses amis, b
L’adjonction de M. d’Aubeville au cardinal Antoine Barberin dans les pouvoirs du roi, devint une nouvelle pierre d’achoppement. Le cardinal en fut offensé et expédia un courrier pour obtenir que le nom de cet envoyé fût retiré des pouvoirs. Il représentait qu’il y allait de son honneur vis-à-vis do la cour de Rome, qui n’approuvait pas le choix de M. d’Aubeville. M.’de Lionne, dans une lettre au cardinal Albizzi, réfuta complètement les allégations et les raisonnements du cardinal Antoine.
O Si Votre Éminence, lui dit-il, eût été informée de quelle manière s’é- « taient passées ici les choses quand on prit la résolu lion d’envoyer à Rome « M. d’Aubeville, je suis assuré qu’elle aurait déconseillé M. le cardinal An- « toine de dépêcher un courrier exprès pour le sujet qui l’y a obligé.
« Le pape, il y a six ou sept mois, fait dire au roi par M. le nonce qu’il a « dessein de ménager et promouvoir une ligue des princes chrétiens contre « l’ennemi commun. Sa Majesté loue le zèle de Sa Sainteté, et témoigne sa « disposition à faire voir en cette rencontre qu’il est véritablement le fils « aîné de l’Église. Le nonce représente là-dessus que, comme la négociation « ne se peut bien traiter qu’à Rome même, Sa Sainteté désirerait bien qu’il « plût à Sa Majesté y envoyer quelque personne expresse, bien instruite de « ses intentions, et pour entendre aussi les sentiments et les propositions do « Sa Sainteté, avec pouvoir do traiter et conclure ladite ligue ; et sur cela le « roi résout d’y envoyer M. d’Aubeville, et charge le nonce de le dire à Sa « Sainteté. Il demande à Votre Excellence comment, après cela, on peut ex- « dure ledit sieur d’Aubevillo d’être au moins nommé dans le pouvoir, à « moins de vouloir tout à fait dégrader ce gentilhomme, ce que Sa Majesté « ne doit ni ne veut faire. On a eu même en cela égard, en dressant le pou-
0 voir, de no le mettre pas dans le m6me rang que ledit seigneur cardinal,
• mais seulement à la fin des patentes, comme pour intcn’enir simplement et « être présent aux négociations, et signer ainsi le traité , s’il se conclut. Il
• semble mémo iiue le sieur d’Aubeville aurait bien quelque sujet de trouver « étrange qu'ayant été envoyé seul et expressénteut pour cette afTaire, il n’y
< soit plus que comme un simple interv'cnant.
a Nous avons un prince ferme en ses résolutions, qui considère toutes c choses en les faisant, et qui ne les change pas facilement sans de grandes « raisons qu’il n’ait pas prévues d’abord.
« Pour l’inconvénient que M. l’ambassadeur d’Espagne ait déclaré qu’il ne « voulait pas concourir avec M. d'Aubcville, c'est une raison qui obligerait O plutôt Sa Majesté à le nommer dans cette commission, n’ayant pas accu-
■ tumé de recevoir la loi do personne, et bien moins des caprices d’un am- « bassadeur d'Espagne.
« Si monseigneur le cardinal Antoine et ledit sieur d’Aubevillo se trou- « vaient en choses imposantes d’avis différents, ils pourront consulter Sa « Majesté pour la décision, et cette raison même montre qu'il est bon pour
< son service qu’en matière de si grande considération, où il peut y avoir
■ différentes opinions, il y ait aussi différentes pet^nnes qui les examinent
< afin que son service en soit mieux fait... »
On répondit dans le même sens au cardinal lui-même, et M. de Bourlemont chercha, mais vainement, à le ramener à des idées pacifiques. M. d’Aubeville, voyant l’inefficacité des démarches de M. de Bourlemont, prit sur lui d'en faire une directe auprès du cardinal. Il lui dit que déjà on avait répai\du à Rome que la conduite de Son Éminence dans les affaires de la ligue était l’effet 'des ordres du roi, et non de la susceptibilité d’esprit de Son Éminence; que Sa Majesté no voulait point entrer dans la ligue; qu’elle c’avait point envoyé de pouvoirs â Son Éminence, qui faisait semblant d’en avoir reçu, et qu’enfin la conduite qu’elle tenait n’était qu’une comédie, paroles que M. d’Aubcville trouvait injurieuses à la réputation du roi et auxquelles il croyait qu’il fallait remédier. Le cardinal Antoine fit de grandes doléances sur le peu de considération qu’on avait pour lui en France, ajoutant qu’il avait servi le roi avec zèle et affection, et que néanmoins il se voyait exposé à de grandes rigueurs de la part de Sa Majesté. M. d’Aubeville opposa aux plaintes de Son Éminence les obligations infinies qu’elle avait à Sa Majesté, notamment celle d’avoir été protégée ]xtndant les persécutions d’innocent X, et d’avoir été promue aux deux plus belles dignités ecclésiastiques du royaume, celles de grand aumônier de France et d’archevêque de Reims.
Le cardinal, vaincu par les raisons de M. d’Aubcville, ne céda pas sur-lechamp. Cependant il finit par déclarer à M. d’Aubeville qu’il voulait se sacrifier pour le roi , qu’il se trouverait à la congrégation indiquée pour le ÎO décembre, mais qu’il ne désirait pas l’y mener. M. d’Aubeville n’insista pas pour l'accompagner.
A cette congrégation furent présents, pour le pape, les cardinaux Cbigi, Barbarini , Iroperiali , Rospigliosi et Corrado ; le cardinal Antoine pour 1e
PIECES JUSTIFICATIVES
roi ; le marquis Pons de Léon , ambassadeur d'Espagne , pour Sa Majesté catholique; l’ambassadeur do Venise pour la république, et le marquis Mathéi, comme ambassadeur de l’empereur Léopold. Tous les pouvoirs étant arrivés, il y fut résolu qu’ils seraient portés au cardinal Chigi. Le cardinal Antoine chargea M. d’Auboville de porter ceux du roi au cardinal.
Le roi, voyant le peu d’accord qui existait entre ses deux plénipotentiaires et n’obtenant pas d’ailleurs du saint-siège satisfaction sur les diverses réclamations dont il les avait chargés , se décida à les rap|>clcr et à renvoyer le duc de Créqui en qualité d’ambassadeur extraordinaire. En attendant sou arrivée, le cardinal Antoine et M. d’Aubeville reçurent ordre de continuer simultanément la négociation et d’assister aux assemblées qui se tiendraient pour cet objet.
M. d'Aubeville assista pour la première fois à celle qui eut lieu le 8 décembre, avec le cardinal Antoine et les autres cardinaux, et avec les ministres des princes. La question des pleins pouvoirs y fut traitée , quoique les cardinaux voulussent qu’on abordât immédiatement celle des moyens à employer pour s’opposer aux entreprises des Turcs. Le cardinal Antoine soutint qu’il fallait lever les difficultés qui se trouvaient dans les pouvoirs avant de traiter la question au fond , et que pour cela il fallait les envoyer au roi et attendre ses ordres. Les cardinaux s’étonnèrent qu’après que ces pouvoirs avaient été communiques réciproquement depuis plus de six semaines, on eût tant tardé à relever ce qu’il y avait à dire. Le cardinal Antoine prétendit avoir entretenu le cardinal Chigi et le pape lui-méme de ces difficultés , deux jours après la communication. On lui reprocha do n’en avoir point parlé dans les congrégations subséquentes auxquelles il avait assisté, et le cardinal Chigi fit entendre que les retards do la négociation étaient dus au refus du cardinal Antoine do se trouver avec M. d’Aubeville. L’ambassadeur de l’empereur et celui de Venise se plaignirent do se trouver au commencement d’une affaire qu'ils avaient crue fort avancée. Quant à l’ambassadeur d’Espagne , lorsqu’on lui demanda son avis, il dit qu'il fallait aller pas à pas dans cette affaire ; qu'étant de trés-qrande conséquence, il fallait s'y conduire avec ordre, et que , pour l'observer , il était d'acis qu’on s'arrêtât aux formalités , puisqu'il en était en question, avant que d’entrer en matière.
M. d’Aubeville prit la parolo et dit « Qu’il y avait effectivement deux « mois que les pouvoirs avaient été communiqués, et qu’y ayant trouvé des « difficultés essentielles , on avait été d'avis d’en parler à la première congré- < gation, afin de ne point perdre de temps , et do répondre en quelque façon « au léle de Sa Majesté pour le bien de la chrétienté et pour la satisfaction « deSa Sainteté; mais que, comme il ne s’était pas trouvé aux congrégations « qui s’étaient tenues depuis qu’on avait trouvé des difficultés dans les peu- ■ voies, il ne savait pas pourquoi on les avait gardées si secrètes, vu qu’on t avait résolu d’en parler dès la première congrégation qui se tiendrait. »
I.a congrégation se sépara sang rien conclure, après avoir prié le cardinal Antoine et M. d'Aubeville de faire connaître au pape les difficultés qui arrêtaient la marche de la négociation.
Trois jours après, M. d’Aubeville ayant été appelé seul à l’audience du